Il y a des choses étranges qui émergent,
lorsqu'on compare les travaux de ceux qui ont tenté de suivre
les traces du Dr Raymond Moody, philosophe reconverti, après
1982, en psychiatrie. L'un des plus enthousiastes est le cardiologue
américain Fred Schoonmaker qui, au tournant des années
80, a interrogé 2300 malades. Selon lui, 60% des personnes
déclarées cliniquement mortes après un arrêt
cardiaque ont dit avoir vécu une ÉMI. Un autre cardiologue,
Kenneth Ring, avance le chiffre de 43%. Un sondage Gallup mené
en 1982 parle de seulement 34%. Et on peut même rencontrer des
cliniciens qui affirment n'avoir jamais fait face à ce phénomène,
comme l'Américain Stephen Vicchio.
De plus, dans le cas de Schoonmaker, les résultats encourageants
le deviennent moins lorsqu'on lit dans son rapport que 18% de ceux
qui lui avaient d'abord dit n'avoir aucun souvenir ont produit des
témoignages seulement "après des demandes répétées
et beaucoup d'insistance" de sa part. De là à
parler d'une enquête biaisée, il n'y a qu'un pas, que
les critiques n'ont pas hésité à franchir.
Mais quelle que soit la méthode de calcul,
on se retrouve tout de même avec au moins 40 à 60% des
personnes cliniquement mortes qui affirment n'avoir vécu aucune
ÉMI. Toutes les tentatives pour essayer de leur trouver des
points communs, pour expliquer pourquoi les autres ont vécu
une ÉMI et pas eux, ont échoué.
"Peut-être n'a-t-on pas assez pris en considération
le facteur culturel", avance le sociologue australien Allan
Kellehear. Dans un article publié en 1993 dans The Journal
of Nervous and Mental Disease, celui-ci avait été
le premier à offrir une étude comparative approfondie
des différences par pays entre les ÉMI. En Chine par
exemple, affirme-t-il, il n'y a pas de tunnel. Certains &"ressuscités"
ont bien comme souvenir une sensation d'obscurité, mais aucun
ne raconte avoir traversé un quelconque tunnel. Ni d'avoir
senti qu'il s'envolait au-dessus de son corps. En Inde, en Mélanésie
et chez les Maoris de Nouvelle-Zélande, toujours pas de tunnel.
Dans ce dernier cas, on va par exemple rencontrer des rescapés
qui racontent avoir quitté leur corps, avoir marché
jusqu'à un endroit sacré où ils ont procédé
à des ablutions, conformément à leurs croyances,
puis être passés sous terre, vers le monde des esprits
-toujours en concordance avec les croyances locales.
"Dans nos recherches, nous n'avons trouvé
aucun récit de tunnel dans aucun des témoignages venus
de l'extérieur du monde occidental", conclut sans appel
Allan Kellehear.
Les autres hypothèses
Mais à supposer qu'il ne s'agisse pas d'un
voyage avorté vers l'au-delà, qu'est-ce qui peut expliquer
ce qui s'est passé dans la tête de ces personnes? La
psychologue britannique Susan Blackmore, une autorité mondiale
dans la recherche sur les EMI, et une sceptique affichée, voit
un début d'explication dans le fait qu'on rapporte des expériences
similaires aux EMI chez des personnes sous l'influence de médicaments,
dans un état de grande fatigue ou de stress intense.
Et, est-il besoin de le rappeler, beaucoup de ceux
qui ont fumé du pot sont vraiment convaincus qu'ils ont laissé
leur corps derrière eux et flotté au gré du vent...
"Les tunnels, ajoute Susan Blackmore, sont aussi
perçus durant des crises d'épilepsie et de migraine,
au moment de sombrer dans le sommeil ou tout simplement en relaxant."
Allons plus loin: le neurologue Jack Cowan, de l'Université
de Chicago, a tenté de dresser sur ordinateur un modèle
mathématique de la façon dont l'information circule
de nos yeux jusqu'au cerveau, afin d'expliquer la vision du tunnel.
Les neurologues savent déjà que lorsque le cerveau
cesse d'être alimenté en oxygène (par exemple,
lors d'un arrêt cardiaque), ou lorsqu'il est affecté
par une drogue comme le LSD, il se met à générer
un trop-plein d'activités. Dans le cas du cortex visuel (là
où sont traitées les informations en provenance des
yeux), ce trop-plein stimule essentiellement les cellules qui servent
à"voir" le centre de notre champ visuel -au détriment
de celles, moins nombreuses, qui servent à voir la périphérie.
Conséquence, affirme Jack Cowan: même les yeux fermés,
une victime d'arrêt cardiaque pourrait "voir", au
milieu du néant, se former une tache blanche à peu
près circulaire. Cette tache s'agrandirait progressivement...
créant ainsi l'illusion de se trouver dans un tunnel, en
route vers la sortie.
Ce n'est qu'une hypothèse. Mais elle tient au moins autant
la rampe que toutes les autres -y compris celle du passage vers
l'au-delà.
Et que penser de celle-ci: le passage par un tunnel
et l'émergence dans un autre monde, rempli d'une lumière
insoutenable et d'êtres étranges, serait un souvenir
de... notre naissance. Un souvenir que le cerveau, dépassé
par les événements -l'arrêt cardiaque, par exemple-
serait allé chercher dans un effort desespéré
pour comprendre ce qui se passe.
Ou celle-ci: lorsque vous tentez de vous rappeler
un événement passé, êtes-vous de ceux qui
reconstituez mentalement la scène comme si vous étiez
au-dessus? Si oui, sachez que tout le monde n'a pas cette capacité
de se placer en spectateur. Mais ceux qui l'ont, affirme le psychologue
australien Harvey Irwin, seraient plus enclins que les autres à
s'imaginer se détachant de leur corps et "observant"
la suite des événements.
Le rescapé qui dit avoir entendu les médecins
s'affairer autour de lui et tenter de le réanimer? Il les a
réellement entendus, rétorque Susan Blackmore. On a
tort de croire qu'un individu dans le coma perd complètement
l'usage de ses sens.
Celui qui raconte avoir rencontré "là-bas"
des personnes décédées? Souvenirs, simples
souvenirs, générés par ce trop-plein d'activités
du cerveau. Des souvenirs qui s'effilochent au moment du réveil,
mais qui sont alors interprétés par le rescapé,
déjà fortement secoué, comme une rencontre.
La science sait fort peu de choses sur la façon dont les
images et les rêves se forment dans notre cerveau, ajoute
Susan Blackmore. Mais aux yeux de la psychologue, une chose est
sans équivoque: "Tout ce que nous pouvons imaginer avec
assez de détails nous semblera réel."
