Quand mon mari m'a dit qu'il voulait divorcer, je me suis retrouvée
avec deux enfants en bas âge, sans argent, couverte de dettes,
sans travail. Mes parents refusaient de m'aider - ils sont contre
le divorce. J'ai placé tout ce que j'avais au mont-de-piété
et j'ai retroussé mes manches. À trente-cinq ans, j'ai
entamé une vie professionnelle en intérim.
Un jour, j'ai rencontré un gars, que j'ai passionnément
aimé. L'été 1983, je suis allée le retrouver
en vacances. J'étais surmenée et faisais souvent des
crises de spasmophilie. Deux jours de rêve. Le troisième
jour, il repart voir sa femme (il était marié avec une
schizophrène, hospitalisée). Ce qui m'a mise en colère,
c'est de l'apprendre par des amis. Il n'avait pas osé me le
dire. On s'est disputés au téléphone. Je suis
rentrée à la maison en pleurant.
Le lendemain, je sors avec une amie pour acheter un médicament.
À peine arrivée à la pharmacie, je fais une crise
de tachycardie. J'étouffe, je sors dans la rue pour respirer.
À cet instant précis, je vois passer mon amoureux. Du
coup, mon coeur s'affole définitivement. Lui, me voit. Je l'entends
dire: " Merde! " Il fait demi-tour et s'en va. Je tombe.
Sans ressentir la moindre douleur.
Mon amie Michèle me rapportera plus tard que je lui ai soufflé:
" Vite, appelle un toubib, je suis en train de mourir! "
Je ne m'en souviens pas. Je me suis écroulée sur le
trottoir. Une sensation de vide, de coton. D'abord comme dans un rêve.
Je ne savais plus qui j'étais, mais je me sentais légère,
aérienne, baignant dans une lumière extraordinairement
douce, palpitante, dense, moelleuse... Je me rappelle m'être
dit: " On peut donc vivre dans un univers d'amour parfait! ?
" Dans mon rêve, je riais et j'avais l'impression que ce
rire était une sorte de musique qui me nourrissait. Et là,
j'ai vu arriver ma marraine.
Elle n'avait pas le visage qu'elle avait quand elle est morte, à
cinquante et un ans dans un accident d'auto, mais plutôt celui
qu'elle devait avoir vingtcinq ans plus tôt, quand elle avait
rencontré mon oncle Marcel, l'amour de sa vie. En la voyant,
mon rire s'est intensifié. Je lui ai dit : " Je savais
bien, tu n'étais pas morte, maman m'a menti! "
Elle a ri aussi, très doucement, m'a prise dans ses bras -
une véritable étreinte, ferme, électrique, dense
- et m'a répondu: " Maman ne t'a pas menti, je suis vraiment
morte. Et toi aussi. "
Curieusement, mon euphorie n'a fait qu'augmenter. Elle a ajouté:
" Il n'y a rien d'affolant à ça. Tiens, regarde
d'où tu viens! " J'ai regardé. Ça m'a semblé
très haut, mais pas comme d'un avion. C'est difficile à
expliquer. Mon attention s'est brusquement focalisée sur le
lieu de l'accident. J'ai vu un corps, couché sur le côté,
qui était le mien. Les gendarmes sont arrivés. Moi,
je regardais ce corps que je n'avais jamais aimé - on a des
complexes - et je me suis dit: " Je n'étais pas si mal
que ça! " Là-dessus, je vois un gendarme prendre
mon pouls: plus de pouls! Il a fallu m'ouvrir la bouche de force pour
me faire la respiration artificielle. J'entendais le gendarme penser:
" Il va falloir que je lui casse les dents... Si elle s'en sort,
elle va m'en vouloir... "
Moi je riais, j'entendais les pensées des gens autour de mon
corps. Il n'y avait pas de curiosité malsaine. Au contraire,
une grande compassion. J'entendais: " Que c'est bête, elle
est si jeune ", " Qui est-ce? ", " A-t-elle des
enfants? " J'ai été étonnée. Je me
suis dit que les gens n'étaient pas aussi pourris qu'on le
disait, que la terre n'était pas fichue, ni les humains finis.
Ensuite, j'ai quitté le lieu de l'accident et j'ai vu mon père.
Il était couché, il venait d'avoir un accident et était
alité (cela s'est révélé exact par la
suite). Puis ma vie entière a défilé dans ma
mémoire, jusqu'à ma naissance, et même avant.
J'ai compris que j'avais choisi ce père et cette mère
pour vivre une certaine expérience. La terre est une école.
On vient y apprendre à construire l'ego du mental, puis à
le dépasser pour retrouver l'être. Ça m'a semblé
évident. Et j'ai pardonné à ma mère, qui
avait été si souvent impossible avec moi. Finalement,
je me suis retrouvée au-dessus de ma maison, où j'ai
vu mes garçons, qui avaient alors huit et dix ans.
On ne peut pas dire que l'on pense lorsque l'on est de l'autre côté,
mais les images défilaient. J'étais toujours avec ma
marraine, quand j'ai vu mes deux petits. Immédiatement, j'ai
ressenti un impératif: " Mes enfants n'iront pas à
l'orphelinat! Il faut que j'y retourne! " Ma marraine m'a dit:
" Ce n'est pas donné à tout le monde, mais tu peux
repartir. On peut aider à faire repartir ce corps. Tu ne seras
plus la même, tu témoigneras, tu aideras. "
Je suis restée dans le coma trois jours, pendant lesquels j'ai
vécu des choses extraordinaires, des voyages dans la lumière,
des irradiations, comme si l'on me réparait. Une chirurgie
cosmique. Je me suis vue, douchée de lumière, entourée
d'êtres de lumière. Ma marraine était omniprésente.
Il y a une hiérarchie dans la lumière, comme chez les
hommes, des niveaux de conscience très différents. Je
garde le souvenir de sortes de champs électriques, mais il
m'est difficile de l'expliquer, je n'ai jamais pu.
Au quatrième jour de coma, j'ai commencé à remuer
un doigt, une paupière. Je n'avais pas encore ouvert les yeux,
que le bruit des humains est venu m'agresser. Une vraie cacophonie.
J'entendais penser les gens: je croyais qu'ils parlaient à
voix haute! C'est incroyable le bruit que peut faire un hôpital.
On a l'impression que la tête va exploser.
J'ai ouvert les yeux comme une poupée de porcelaine, d'un seul
coup. L'infirmière a crié: " C'est pas possible?
" J'ai demandé: " Où sont mes enfants? "
L'infirmière est partie en courant. Elle est revenue avec deux
médecins, qui m'ont demandé si je me souvenais de mon
identité. J'ai éclaté de rire. J'étais
tout à fait consciente et j'ai eu de la peine à les
croire lorsqu'ils m'ont dit que l'on avait commencé par m'emmener
à la morgue...
Longtemps, je n'ai parlé à personne de ce que j'avais
vécu de l'autre côté. Cela ressemblait à
un rêve, mais au fond de moi je savais que ce n'était
pas le cas. Quand j'ai ouvert les yeux, j'étais habitée
par une joie, une force de vie colossales, une envie de dire à
tout le monde: " Mais arrêtez de vous lamenter, ça
ne fonctionne pas du tout comme vous croyez!"
Ensuite, je me suis mise à remarquer toutes sortes de choses
que je ne voyais pas auparavant. Tout captait mon attention. Plus
que tout, j'adorais regarder grandir mes enfants. Pour moi, leurs
respirations étaient devenues une chanson.
Au bout de quatre mois, j'ai repris mon travail. C'est à ce
moment-là qu'ont commencé à se déclencher
des phénomènes très particuliers. Par exemple,
un jour, le téléphone sonne juste avant que j'aille
déjeuner (c'est le moment où l'on a une chute du taux
de sucre; or l'hypoglycémie est un état où l'on
se dédouble facilement). C'est une personne que je n'ai jamais
vue auparavant. Sans réfléchir, je lui dis: " Qu'est-ce
que j'aime votre robe rouge! " Elle est étonnée:
" Comment le savez-vous? " J'ai aussitôt changé
de conversation, moi-même assez inquiète. Comment expliquer
ce don de voyance? Je me suis mise à avoir des états
de clairvoyance de plus en plus souvent, à n'importe quel moment,
dans le métro, dans la rue. Je souffrais le martyre, je n'arrivais
plus à dormir. Finalement j'en ai eu marre et je suis allée
voir un psychiatre. Après m'avoir examinée, il m'a dit
que je n'étais pas folle. Ça m'a un peu rassurée.
Le problème, c'est que plus je refusais ces visions, plus j'en
avais. Je ne voulais pas devenir Madame Irma!
Un jour, je suis allée voir un kinésithérapeute,
pour mon dos. J'ignorais que c'était aussi un médium.
Sans que je lui dise quoi que ce soit, il m'a fait comprendre que
ce que j'avais vécu n'était pas un rêve, mais
une réalité tangible, et qu'il fallait que je me mette
à travailler sérieusement. En sortant de chez lui, je
ne voyais plus les gens en transparence. Le fait d'en avoir parlé
m'avait fait accepter mes nouveaux talents. Mon angoisse s'est calmée.
Un soir, j'étais chez moi, dans la salle de bains, lorsque
j'ai eu l'impression qu'une chape de plomb me tombait sur les épaules.
J'ai pris le crayon gras pour les yeux, je me suis mise dans un coin
et j'ai écrit, sous la dictée, sur un bout de papier.
Au fil des mois, puis des années, j'ai transcrit ainsi des
milliers de messages en écriture automatique. Des messages
le plus souvent éblouissants de joie.
Ma vie a complètement changé. J'ai ouvert une école
de comédie musicale tout à fait unique en son genre
en Europe - grâce, je dois dire, à un nombre incroyable
de " miracles ". Quant à mon travail spirituel, c'est
désormais d'aider les gens à lâcher prise, pour
passer dans un sens ou dans un autre. Il faut aider les mourants à
traverser le rideau de la peur et
des attachements, mais il faut aussi dialoguer avec les morts, avec
respect. Eux aussi, nous pouvons les aider.
Source
: Réapprivoiser la mort- Patrice VAN EERSEL
Albin michel 1977- Paru également aux " Livre de Poche"
