
. .. le manuscrit suivant a été trouvé dans
les papiers d'une jeune fille morte au couvent après quelques
années de vie religieuse
Songe ou réalité ?
Préface (
extraits) de Mgr L. CRISTIANI
Le manuscrit suivant a été trouvé dans les papiers
d'une jeune fille morte au couvent après quelques années
de vie religieuse
Une de ses amies ou pour mieux dire, une jeune femme qu'elle connaissait
vient d'être victime d'un accident d'automobile. Rien de plus
fréquent, hélas ! de nos jours et sur toutes nos routes
!
... Le "songe d'une religieuse" consiste à recevoir
une lettre de l'au-delà, une lettre que lui écrit cette
jeune femme qu'elle a connue. Mais cette lettre vient de l'enfer !
Horreur ! L'enfer, son feu, son désespoir, son éternité
! Voilà un thème à réflexions qui n'est
pas très courant de nos jours, dans le monde à demi-paganisé
des chrétiens d'aujourd'hui ...
[
]
Il devrait éveiller dans le cur de tous les lecteurs,
un désir et une résolution aussi farouches que salutaires
: le désir d'être prêt à paraître
devant le Juge infaillible et bon, la résolution de ne pas
mourir sans avoir effacé par le repentir, c'est-à-dire
une rétractation sincère, toutes nos fautes, afin d'éviter
cette catastrophe éternelle qui se nomme l'enfer !
[
]
Non, il ne doit pas être possible de lire ces pages avec indifférence
ou à titre de simple curiosité. C'est de notre éternité
qu'il s'agit ici. L'enjeu est le plus formidable qui puisse être
! Bonheur éternel dans la vision de Dieu face à face,
ou privation éternelle de Dieu dans la haine et le désespoir
d'avoir manqué sa vie ! N'amoindrissons pas les vérités
! Ne fermons pas les yeux à la vérité. Un Dieu
est mort pour nous sauver ! A son amour, répondons par la foi
et l'amour !
Mgr L. Cristiani
La lettre de l'au-delà
J'avais une amie, ou plutôt, nous étions en contact pour
raison de travail à [
]. Nous étions ensemble,
l'une à côté de l'autre, dans une maison de commerce.
Puis Annette se maria et je ne la vis plus.
Dans le fond, il régnait entre nous deux, depuis le début,
plutôt de la courtoisie que de l'amitié. Je n'en ressentis,
à cause de cela, que bien peu de privation quand elle alla,
après son mariage, habiter un quartier de la ville de [
]
très éloigné de ma demeure.
Pendant l'automne de 1937, je passai mes vacances au bord du lac de
Garde ; ma mère m'écrivit vers la fin de la seconde
semaine de septembre : « Pense donc ! Annette est morte dans
un accident d'automobile. Elle a été enterrée
hier au « cimetière du Bois ».
Une telle nouvelle m'épouvanta. Je savais qu'elle n'avait
jamais été très religieuse. Etait-elle prête
quand Dieu l'appela ainsi à l'improviste ?
Le matin suivant, j'entendis la Sainte Messe pour elle dans la chapelle
des surs où j'avais pris pension. Je priai avec ferveur
pour la paix de son âme et offrai aussi ma communion à
cette intention. Mais pendant la journée, j'éprouvai
un certain malaise qui augmenta vers le soir, encore plus.
Je m'endormis inquiète. Finalement, je fus réveillée
comme par un coup violent. J'allumai la lumière
la pendule
marquait minuit dix. Je ne vis personne ; aucun bruit ne s'entendait
dans la maison. Seules les eaux du lac de Garde se brisaient d'une
façon monotone sur la rive du jardin de la pension. On n'entendait
pas même une brise de vent
Pourtant, au moment de mon réveil subit, en plus du coup, j'avais
cru percevoir un bruit comme celui du vent, semblable à celui
qui se produisait quand mon chef de bureau, agacé, me passait
une lettre de mauvaise manière.
Je me retournai de l'autre côté, récitai quelques
Pater pour les âmes du Purgatoire et me rendormis
[
]
Je m'étais levée le matin vers 6 heures pour aller à
la chapelle de la maison, quand, en ouvrant la porte de ma chambre,
j'aperçus une liasse de papier à lettre.
La ramasser, reconnaître l'Ecriture d'Annette et jeter un cri
ne fut qu'une même chose. Les feuilles en main, j'étais
tremblante. Je compris qu'avec un tel état d'esprit, je ne
pourrais pas même dire un Pater, d'autant que je fus également
assaillie comme par une sensation asphyxiante.
Je ne trouvai pas de meilleure solution que de sortir dehors à
l'air. J'ordonnai un peu mes cheveux, je cachai la lettre dans mon
sac et laissai la maison.
Une fois dehors, je grimpai par le sentier qui, de là, à
partir de la route s'élève vers la montagne parmi les
oliviers, les jardins des villas et les buissons de lauriers.
Le matin se levait lumineux. Les autres fois, tous les cent pas, je
m'extasiais sur la vue magnifique qui, de là, s'ouvrait sur
le lac et l'île de Garde, belle comme une fable. La merveilleuse
couleur bleue de l'eau transparente me délassait toujours.
Et je regardais étonnée, la blanche montagne Baldo qui,
de l'autre côté, s'élevait lentement de 64 mètres
au-dessus du niveau de la mer jusqu'à plus de 2 200 mètres.
Maintenant, au contraire, je n'avais aucun regard pour tout cela.
Après un quart d'heure de route, je me laissai tomber mécaniquement
sur un banc qui s'appuie sur deux cyprès où encore,
deux jours auparavant, j'avais lu avec tant de plaisir la «
Junger Thérèse » de Federer (« Thérèse,
la jeune fille d'âge mûr » de H. Federer - 1923)
Alors, pour la première fois, je ressentis que les cyprès
étaient les arbres des morts ; ce qu'auparavant, dans les pays
du Sud où ils se voient souvent, je n'avais jamais soupçonné.
Je pris la lettre. La signature manquait, mais c'était très
certainement l'écriture d'Annette. Il ne manquait pas même
l'ample boucle ornementale des "S" et des "T"
dont elle avait pris l'habitude au bureau pour contrarier monsieur
Gr. Le style n'était pas le sien, ou tout du moins, elle ne
parlait pas comme à son habitude, parce qu'elle savait converser
d'une façon extraordinairement aimable et rire de ses yeux
célestes. C'était seulement quand nous discutions de
questions religieuses qu'elle pouvait devenir venimeuse et prendre
le ton dur de cette lettre. Voici qu'en la jugeant ainsi, je subis
moi-même l'amertume de son style impitoyable.
Cet écrit du monde de l'Au-delà, je le rapporte ici,
littéralement comme je l'ai lu alors. Il se présentait
ainsi :
« Claire, ne prie plus pour moi ! Je suis damnée. Si
je te le communique et t'en réfère plutôt longuement,
ne crois pas que cela soit à titre d'amitié. Nous, ici,
nous n'aimons plus personne. Je le fais comme contrainte à
bien faire car « je suis du côté de cette puissance
qui toujours veut le Mal et fait le Bien » (Parole de Méphistophéles
dans « Faust » de Gthe.)
En vérité, je te voudrais voir aussi aboutir à
cet état où moi, désormais, j'ai jeté
l'ancre pour toujours.
Ne t'étonne pas de cette intention, ici, nous pensons tous
ainsi ; notre volonté est fixée dans le mal -tout du
moins, en ce que, vous, vous appelez le mal- aussi, quand nous faisons
quelque chose de « bien », comme moi maintenant, en t'ouvrant
tout grands les yeux sur l'enfer, cela ne procède pas d'une
bonne intention.
Te souviens-tu qu'il y a quatre ans, nous nous sommes connues à
[
] ? Tu avais alors 23 ans et tu te trouvais là
depuis six mois quand j'arrivais.
Tu me tirais de quelque embarras ; en tant que débutante, tu
me donnais de bonnes adresses. Mais que veut dire « bon »
? Je louais alors ton
« amour du prochain ». Ridicule
!
Ton secours dérivait d'une pure courtoisie comme du reste,
déjà, je le soupçonnais. Ici, nous ne connaissons
rien de bon, en personne.
Tu connais le temps de ma jeunesse. Je comblerai quelques lacunes.
Selon le plan de mes parents, à dire vrai, je n'aurais jamais
dû exister. Ce fut pour eux, proprement, une « disgrâce
». Quand j'arrivai au monde, mes deux surs avaient 14
et 15 ans.
Puissé-je n'être jamais née ! Puissé-je
maintenant être anéantie et fuir ces tourments ! Aucune
volonté n'égalerait celle avec laquelle je laisserais
mon existence comme un vêtement de cendre, se répandant
dans le néant.
Mais, je dois exister. JE dois exister ainsi, comme je me suis faite,
avec une existence manquée.
Quand papa et maman, encore jeunes, quittèrent la campagne
pour la ville, tous deux avaient perdu le contact avec l'Eglise, et
ils sympathisèrent avec des gens éloignés de
la foi ; ce fut mieux ainsi.
Ils s'étaient connus dans un lieu dansant et six mois après,
ils "durent" se marier. De la cérémonie nuptiale,
il ne leur resta que juste assez d'eau bénite pour que maman
allât à la messe du dimanche, environ deux fois par an.
Elle ne m'a jamais enseigné à prier vraiment, tout se
terminait avec les soucis de la vie quotidienne, bien que notre condition
fût aisée.
Des mots comme « prier », « messe », «
eau bénite », « église », je les écris
avec une répugnance intérieure sans pareille. J'abhorre
tout cela, comme j'abhorre ceux qui fréquentent l'Eglise, et
en général tous les hommes et toutes les choses. De
tout, en effet, nous vient le tourment. Chaque connaissance, chaque
souvenir de choses vues et sues est pour nous la cause d'une flamme
cruelle. Dans chacun d'eux, en particulier, nous voyons le côté
qui était Grâce, Grâce que nous avons méprisée.
Quel tourment est cela !
Nous ne mangeons pas ; nous ne dormons pas ; nous ne marchons pas
avec les pieds. Spirituellement enchaînés, nous regardons,
hébétés, avec hurlement et grincement de dents,
notre vie manquée, haïssants et tourmentés !
M'entends-tu ? Nous buvons la haine comme l'eau ; la haine, même
entre nous.
Surtout, nous haïssons Dieu. Je veux te l'expliquer. Les bienheureux,
au Ciel, ne peuvent pas ne pas l'aimer parce qu'ils le voient sans
voile, dans sa beauté éblouissante. Cela les rend tellement
heureux qu'il est impossible de le décrire. Nous le savons,
et cette connaissance nous rend furieux.
Les hommes sur la terre, qui connaissent Dieu par la création
et par la révélation, peuvent l'aimer, mais ils n'y
sont pas contraints.
Le croyant, je le dis en grinçant des dents, qui, en méditant,
contemple le Christ en croix, bras tendus, finira par l'aimer.
Mais celui vers lequel Dieu s'avance seul comme un ouragan, comme
punisseur, comme juste vengeur parce qu'un jour, il a été
répudié par Lui, ainsi qu'il est advenu de nous, celui-là
ne peut que le haïr, avec toute l'impétuosité de
sa volonté mauvaise, éternellement. Le haïr avec
la vigueur d'une libre résolution d'être séparé
de Lui, résolution avec laquelle, en mourant, nous avons exhalé
notre âme, et que, pas même maintenant, nous ne retirerions
et que jamais nous n'aurons la volonté de retirer.
Comprends-tu maintenant pourquoi l'enfer dure éternellement
? C'est parce que notre obstination ne cessera jamais.
Contrainte, j'ajoute que Dieu est miséricordieux même
pour nous. Je dis « contrainte » parce que, tout en écrivant
cette lettre de propos délibéré, il ne m'est,
cependant, pas permis de mentir comme je le voudrais volontiers. Je
mets beaucoup de choses sur le papier contre ma volonté. Ainsi,
l'emportement d'injures que je voudrais vomir, je dois l'étrangler.
Dieu est miséricordieux envers nous en ne nous laissant pas
continuer à répandre sur la terre notre volonté
mauvaise comme nous aurions été prêts à
le faire. Cela aurait augmenté nos fautes et par suite, nos
souffrances. Il nous fait mourir prématurément comme
il l'a fait pour moi, ou bien il fait intervenir d'autres circonstances
atténuantes.
Il se montre encore miséricordieux envers nous en ne nous contraignant
pas à nous approcher de Lui plus que nous le sommes en ce lieu
retiré de l'enfer, cela diminue le tourment.
Chaque pas qui m'approcherait davantage de Dieu m'occasionnerait une
peine plus grande que celle qui t'arriverait pour un pas plus près
d'un brasier ardent.
Tu avais été épouvantée, quand une fois,
pendant une promenade, je te racontais que mon père, peu de
jours avant ma première communion, m'avait dit : « Cherche
à obtenir un beau vêtement, ma petite Annette, le reste
n'est que comédie. »
A cause de ton épouvante, j'en ai eu presque honte. Maintenant,
je m'en moque. L'unique raison de cela était que l'on admettait
à la Communion qu'à dix ans seulement. A ce moment,
j'étais, en ce qui me concerne, passablement prise par la manie
des amusements du monde, de sorte que, sans scrupule, je me moquais
des choses religieuses et je ne donnais pas grande importance à
la « Première Communion ».
Que beaucoup d'enfants aillent maintenant recevoir l'Hostie dès
l'âge de 7 ans nous met en fureur. Et nous faisons tout pour
donner à entendre aux gens que les enfants de cet âge
n'ont pas la raison suffisante. Ceux-ci doivent d'abord commettre
quelque péché mortel. Alors, la blanche particule ne
fait plus en eux, grand dommage comme lorsque leur cur vit encore
de la foi, de l'espérance et de la charité -pouah !
quelle pensée- reçues au baptême. Te souviens-tu
que déjà, sur terre, je soutenais cette opinion ?
Je viens de parler de mon père. Souvent, il était en
dispute avec ma mère. Je t'y faisais allusion, mais très
rarement, parce que j'en avais honte. Chose ridicule d'avoir honte
du mal ! Pour nous, ici, tout est pareil
Mes parents ne dormaient même plus dans la même chambre
; j'étais avec ma mère et mon père restait dans
la chambre voisine où il pouvait rentrer librement à
n'importe quelle heure. Il buvait beaucoup et de telle façon
qu'il dissipait tout notre avoir. Mes surs travaillaient toutes
les deux, mais tout l'argent qu'elles gagnaient leur était
nécessaire, disaient-elles. Aussi, ma mère commença-t-elle
à travailler de son côté pour gagner quelque chose.
Dans sa dernière année de vie, mon père battait
souvent ma mère quand celle-ci ne voulait rien lui donner.
A mon égard, au contraire, il était toujours affable.
Un jour, je te l'avais raconté, et tu t'es choquée de
mon caprice, (au reste, de quoi ne t'es-tu pas choquée à
mon sujet ?) un jour donc, il dut rapporter au moins deux fois les
souliers qu'il m'avait achetés parce que la forme et les talons
n'étaient pas assez modernes [n.d.l.r. - les détails
précédents au sujet du père d'Annette et l'épisode
suivant des faits ont été confirmés.]
La nuit pendant laquelle mon père fut frappé d'une apoplexie
mortelle, il m'advint quelque chose que, par crainte d'une mauvaise
interprétation de ta part, je n'ai jamais osé te confier.
Mais maintenant, tu dois le savoir. C'est important parce qu'alors,
pour la première fois, je fus assaillie de mon esprit tourmenté
actuel.
Je dormais dans la chambre avec ma mère. Ses respirations régulières
indiquaient son profond sommeil quand voici que je m'entendis appeler
par mon nom. Une voix inconnue me disait : « Qu'arrivera-t-il
si ton père meurt ? »
Je n'aimais plus mon père depuis qu'il traitait si vilainement
ma mère, comme du reste, je n'aimais dès lors, absolument
plus personne ; j'étais seulement affectionnée à
certaines qui étaient bonnes pour moi. L'amour sans espoir
de retour terrestre existe seulement dans les âmes en état
de Grâce, et moi, je ne l'étais pas ;
Je répondis à la mystérieuse demande sans savoir
d'où elle venait : « Mais il ne meurt pas ! » Après
une brève pause, la même demande se fit clairement entendre
? La même réponse : « Mais il ne meurt pas ! »
m'échappa encore brusquement de la bouche.
Pour la troisième fois, il me fut demandé : «
Qu'arrivera-t-il si ton père meurt ? » Il me vint à
l'esprit comment mon père venait souvent à la maison
en état d'ivresse, tempêtant et maltraitant ma mère,
et comment il nous avait mises dans une condition humiliante vis-à-vis
de notre entourage. Indisposée, je criais : « Je m'en
moque ! »
Alors, tout se tut.
Dans la matinée, quand ma mère voulut mettre en ordre
la chambre de mon père, elle trouva la porte fermée
à clef. Vers midi, on la força. Le cadavre de mon père,
à demi-vêtu, gisait sur le lit. En allant à la
cave, il avait dû lui arriver quelque accident. Depuis longtemps,
il était en mauvais état de santé.
(Dieu avait-il donc lié la conversation de cet homme, bon d'une
certaine façon pour sa fille, à la volonté de
celle-ci ?)
- Parenthèse du manuscrit.
Marthe et toi, vous m'aviez persuadée d'entrer dans l'association
des jeunes. Je n'ai jamais caché que je trouvais bien accordé
à la mode paroissiale les instructions des deux directrices.
Les jeux étaient amusants. Comme tu sais, j'y eus tout de suite
un rôle de direction. Cela suivait mon inclination naturelle.
Les promenades aussi me plaisaient. Je me laissais aller quelquefois
à la confession et à la communion.
A dire vrai, je n'avais rien à confesser. Pensées et
discours, pour moi, n'avaient pas d'importance et pour les actions
plus grossières, je n'étais pas encore assez corrompue.
Une fois, tu m'avertissais : « Anne, si tu ne pries plus assez,
tu vas à la perdition. » Je priais vraiment peu et seulement
d'une façon nonchalante. Maintenant, je sais que tu avais vraiment
raison. Tous ceux qui brûlent en enfer n'ont pas prié,
ou prié insuffisamment.
La prière est le premier pas vers Dieu, et il demeure le pas
décisif. Spécialement la prière à Celle
qui fut la Mère du Christ et dont nous ne prononçons
jamais le nom. Sa dévotion arrache au démon d'innombrables
âmes que le péché devrait infailliblement jeter
entre ses mains.
Je poursuis en me consumant de colère et seulement parce que
je le dois. Prier est la chose la plus facile que l'homme puisse faire
sur la terre. Et c'est justement à cette chose très
facile que Dieu a lié le salut de chacun
A qui prie avec persévérance, peu à peu, Il donne
tant de lumière et le fortifie de manière telle, qu'à
la fin, même le pécheur le plus endurci peut définitivement
se relever, fût-il enfoncé dans la boue jusqu'au cou.
Dans les dernières années de ma vie, je n'ai plus prié
comme je le devais, et ainsi, je me suis privée de la grâce
sans laquelle personne ne peut se sauver.
Ici, nous ne recevons plus aucune grâce, au reste, même
si nous en recevions, nous les refuserions cyniquement.
Toutes les fluctuations de l'existence terrestre ont cessé
en cette vie. Pour vous, sur la terre, vous pouvez monter d'un état
de péché à l'état de grâce, de l'état
de grâce, tomber dans le péché, souvent par faiblesse,
quelquefois par malice.
Avec la mort, ces changements sont finis, parce qu'ils ont pour cause
l'instabilité de l'homme terrestre. Désormais, nous
avons rejoint l'état final. Déjà, avec la croissance
des ans, les changements deviennent plus rares. Il est vrai que jusqu'à
la mort, on peut toujours se retourner vers Dieu ou s'en détacher.
Cependant, entraîné par l'habitude, l'homme, avant de
mourir, avec ses derniers faibles restes de volonté, se comporte
comme il en avait l'habitude pendant sa vie. L'habitude devenue une
seconde nature, il se laisse entraîner par elle. C'est ainsi
qu'il advint pour moi. Depuis des années, je vivais loin de
Dieu. A cause de cela, au moment du dernier appel de la Grâce,
je me tournai contre Dieu.
Ce n'est pas le fait que je péchais souvent qui fut pour moi,
fatal, mais plutôt que je ne voulusse plus me relever.
Plusieurs fois, tu m'as averti d'écouter les prédications,
de lire des livres de piété. « Je n'ai pas le
temps » était ma réponse ordinaire
rien
d'autre n'augmentait davantage mon incertitude intérieure.
Du reste, je dois constater que lorsque je quittai l'association des
jeunes, l'orientation était déjà tellement avancée
qu'il m'aurait été extrêmement pénible
de me mettre sur une autre voie. Je me sentais dans l'insécurité
et non heureuse, mais devant la conversion surgissait une muraille.
Tu ne soupçonnais pas cela, tu considérais le retour
à Dieu comme une chose très simple : un jour, en effet,
tu me disais : « Mais fais donc une bonne confession, Annette,
et tout ira bien après. » Je sentais qu'il en serait
ainsi, mais le monde, le démon, la chair me tenaient déjà
fortement dans leurs griffes. Je n'aurais jamais cru à l'influence
du démon. Et maintenant, j'atteste qu'il influe considérablement
sur les personnes qui se trouvent dans les conditions où je
me trouvais alors.
Seulement beaucoup de prières, faites par les autres et moi-même,
jointes à des sacrifices et souffrances, auraient pu m'en arracher
et même cela, peu à peu seulement. Si l'on voit peu de
possédés extérieurement, il y en a de très
nombreux qui le sont intérieurement. Le démon ne peut
ravir le libre-arbitre à ceux qui se donnent à son influence,
mais en punition de leur apostasie, pour ainsi dire, méthodique
de Dieu ; Dieu permet que le "Malin" se mette en eux.
Je hais même le démon, et pourtant il me plaît
parce qu'il cherche à vous entraîner, à vous ruiner,
vous autres, lui et ses satellites -les esprits tombés avec
lui au commencement du temps- ils sont innombrables et rôdent
sur la terre ; ils dansent comme un essaim de mouches et vous ne vous
en apercevez même pas
Ce n'est pas à nous, réprouvés, de vous tenter
; cela est réservé aux esprits tombés. A la vérité,
cela accroît encore davantage leur tourment chaque fois qu'ils
entraînent ici une âme. Mais, que ne fait pas la haine
!
Je marchais dans des sentiers éloignés de Dieu, et pourtant,
Dieu me poursuivait. J'aplanissais la voie à la grâce
en raison d'actes de charité naturelle que j'accomplissais
assez souvent par simple inclination. Quelquefois, Dieu m'attirait
vers une église, alors je sentais comme une nostalgie. Quand
je soignais ma mère malade, malgré mon travail de bureau
durant la journée, d'une certaine façon, je me sacrifiais
vraiment, alors les attraits de Dieu agissaient puissamment.
Une fois, dans l'église de l'hôpital dans laquelle tu
m'avais conduite pendant l'arrêt de travail de midi, il m'arriva
une chose qu'alors il n'aurait fallu qu'un pas pour que j'en vienne
à me convertir : j'ai pleuré
Mais la joie du monde
passait de nouveau comme un torrent par-dessus la grâce, le
bon grain suffoquait vraiment parmi les épines. Sous le prétexte
que la religion était affaire de sentiment, comme on disait
souvent au bureau, je rejetais encore cette notion de grâce
comme toutes les autres
Une fois, tu m'as attrapée parce que, à la place d'une
génuflexion jusqu'à terre, je fis à peine une
informe courbette en pliant le genou. Tu pensais que c'était
un acte de paresse et ne semblais pas même suspecter qu'alors
je ne croyais déjà plus à la présence
du Christ dans le Saint Sacrement. Maintenant, j'y crois, mais seulement
d'une façon naturelle, comme on croit à un orage dont
on entend les effets.
En attendant, je m'étais accommodée d'une religion à
ma façon. Je soutenais l'opinion qui parmi nous, au bureau,
était commune, que l'âme, après la mort, allait
dans un autre être de façon qu'elle continuait ainsi
à pérégriner sans fin. Avec cela, l'angoissante
question de l'Au-delà était résolue et rendue
inoffensive.
Pourquoi ne me rappelais-tu pas la parabole du riche opulent et du
pauvre Lazare, dans laquelle le Christ envoie immédiatement
après la mort, l'un en enfer, l'autre au paradis ?
Il
est vrai que tu n'aurais rien obtenu, rien de plus qu'avec tes autres
discours de bigote
Peu à peu, je me créais à moi-même un dieu
suffisamment étoffé pour être appelé Dieu
; assez éloigné de moi pour ne devoir maintenir aucune
relation avec lui, assez vague pour le laisser, selon le besoin, ressembler
à un dieu panthéiste ou bien pour se laisser poétiser
comme un Dieu solitaire. Ce dieu n'avait aucun paradis pour me récompenser,
ni aucun enfer à m'infliger. Je le laissais en paix. En cela
consistait mon adoration pour lui.
On croit volontiers à ce qui plaît, aussi au cours des
ans, je me tins suffisamment convaincue de ma religion pour n'en avoir
pas de souci.
Une chose seulement, aurait pu briser mon obstination : une longue
et profonde douleur. Et cette douleur n'est pas venue ! Comprends-tu
maintenant ce que veut dire : « Dieu châtie ceux qui l'aiment
» ?
Un dimanche de juillet, l'association des jeunes organisait une excursion.
Elle m'aurait bien plu, mais ses fades discours, ce comportement de
bigotes, m'en ont détournée. D'ailleurs, une autre image
bien différente de celle de la Madone demeurait depuis quelque
temps sur l'autel de mon cur : l'attrayant Max du magasin voisin
; déjà nous avions plaisanté ensemble plusieurs
fois.
Or précisément pour ce dimanche, il m'avait invitée
à une promenade. Celle avec laquelle il allait d'habitude était
malade à l'hôpital. Il avait bien compris que j'avais
mis les yeux sur lui.
Je ne pensais pas encore l'épouser toutefois. Il était
certainement riche, mais se comportait trop gentiment avec toutes
les filles. Et moi, jusqu'à ce moment, je voulais un homme
qui m'appartint uniquement. Non seulement être sa femme, mais
sa femme unique. J'ai toujours eu, en effet, un certain goût
naturel pour la bienséance. (Il est vrai, Annette, malgré
toute son indifférence religieuse, avait quelque chose de noble
dans son comportement. Je m'épouvante à la pensée
que même des personnes bien éduquées peuvent aller
en enfer, quand, par ailleurs, elles le sont, en fait, si mal qu'elles
fuient Dieu.)
Au cours de la promenade susdite, Max se prodigua en gentillesses.
Et l'on ne s'en tint nullement à des conversations de prêtres
comme vous. Le jour suivant, au bureau, tu me faisais des reproches
parce que je n'étais pas venue avec vous. Je te racontai mon
divertissement de ce dimanche. Ta première demande fut : «
As-tu été à la messe ? » Sottise ! Comment
pouvais-je étant donné que le départ avait été
fixé pour six heures ? Tu sais encore comment, excitée,
j'ajoutai : « Le bon Dieu ne fait pas attention ainsi à
ces bagatelles comme vos prêtres. Maintenant, je dois confesser
: « Dieu, malgré sa bonté infinie pèse
les choses avec une plus grande précision qu'eux tous. »
Après cette première promenade avec Max, je vins encore
une seule fois à l'association, à Noël, pour la
célébration de la fête ; c'était quelque
chose qui me plaisait suffisamment pour revenir encore, mais intérieurement,
j'étais déjà étrangère à
vous autres. Cinéma, bals, promenades se succédaient
constamment. Avec Max, nous nous disputions quelquefois, mais je sus
toujours l'enchaîner à moi de nouveau.
J'eus beaucoup de mal avec l'autre amie qui, au retour de l'hôpital,
se comportait auprès de lui comme une obsédée.
Ce fut un avantage pour moi car mon noble calme, par opposition, fit
une profonde impression sur Max qui finit par décider que je
serais la préférée.
J'avais su la lui rendre odieuse, en parlant froidement ; positive
à l'extérieur et vomissant le venin à l'intérieur.
De tels sentiments, une telle conduite préparent excellemment
à l'enfer. Ils sont diaboliques, dans le sens le plus étroit
du mot.
Pourquoi je te raconte cela ? C'est pour te dire comment je me détachai
définitivement de Dieu
Entre moi et Max, nous n'étions pas arrivés souvent
à la très grande familiarité. Je comprenais que
je me serais abaissée à ses yeux si je m'étais
laissée aller complètement avant le temps, c'est pourquoi,
je sus me maintenir. J'étais prête à tout, je
devais le conquérir. A cette fin, rien ne m'était trop
cher. En outre, peu à peu, nous nous aimions, possédant
l'un et l'autre de précieuses qualités qui faisaient
nous apprécier réciproquement. J'étais habile
et capable, d'une agréable compagnie, aussi je tins solidement
attaché et réussis, au moins dans les derniers mois
avant notre mariage, à être l'unique à le posséder.
En cela consistait mon apostasie de Dieu, d'avoir fait d'une créature,
mon idole
Jamais une chose pareille ne peut arriver entièrement
que dans l'amour d'une personne pour l'autre sexe lorsque cet amour
reste enfermé dans les satisfactions purement terrestres ;
c'est aussi ce total abandon qui forme son attrait, son stimulant
et son venin.
pour moi, en la personne de Max, cette adoration de moi-même
me devint une religion vécue.
Pendant ce temps, au bureau, je me lançai avec âcreté
contre tout ce qui était d'Eglise, les prêtres, les indulgences,
le marmonnement du chapelet et semblables sottises. Tu cherchais,
avec plus ou moins d'esprit, à prendre la défense de
ces choses, sans soupçonner, semblait-il, que dans l'intime,
je n'argumentais pas à la vérité contre elles,
mais je cherchais plutôt un soutien contre ma conscience - j'avais
alors besoin d'un tel soutien pour justifier mon apostasie par la
raison.
Tout au fond, je me révoltais contre Dieu. Tu ne le comprenais
pas ; je me tenais encore pour catholique et désirais être
appelée ainsi ; j'allais même jusqu'à payer les
taxes ecclésiastiques. Une certaine contre-assurance ne pouvait
me nuire, pensais-je.
Il arrivait parfois, que tes réponses me frappaient mais elles
n'avaient pas de prise sur moi parce que tu ne « devais »
pas avoir raison.
En raison de ces fausses relations, nous avons eu, l'une et l'autre,
peu de regret lorsque nous nous sommes séparées à
l'occasion de mon mariage.
Avant cette cérémonie, je me confessai et communiai
encore une fois, comme c'était prescrit. Moi et mon mari, nous
pensions la même chose sur ce point. Pourquoi ne pas accomplir
ces formalités ? Nous nous y soumîmes comme à
toutes les autres. Vous appelez indigne une telle communion. Et bien,
après l'avoir faite, j'eus plus de calme dans la conscience.
Ce fut du reste la dernière.
Notre vie conjugale se passait, la plupart du temps en grande harmonie.
Sur toutes ces questions, nous étions du même avis. En
particulier, sur ce point que nous ne voulions pas endosser la charge
d'élever des enfants. A la vérité, mon mari en
aurait volontiers eu un, bien sûr, mais pas plus. A la fin,
je sus le dissuader encore de ce désir. Vêtements, meubles
de luxe, promenades, voyages en auto et semblables distractions m'importaient
davantage.
Ce fut une année de plaisir sur la terre que ce temps entre
mon mariage et ma mort soudaine.
Chaque dimanche, nous allions en voiture ou bien nous rendions des
visites aux parents de mon mari. (j'avais honte désormais de
ma mère.) Ceux-ci glissaient à la surface de l'existence,
ni plus ni moins que nous. Intérieurement, je ne me sentais
jamais heureuse ; cependant, extérieurement, je riais. C'était
toujours au-dedans de moi que quelque chose me rongeait. J'aurais
voulu qu'après la mort, laquelle naturellement, devait être
encore bien lointaine, tout fût fini.
Etant enfant, j'entendis un jour au cours d'un sermon, que Dieu récompense
toute bonne uvre que chacun accomplit et quand il ne pourra
la récompenser dans l'autre vie, il le fait sur la terre, cela
est très exact.
Inopinément, j'eus un héritage de la tante « Lotte
» et mon mari réussit à obtenir des émoluments
très honorables. Je pus alors arranger ma nouvelle habitation
d'une façon attrayante. La religion ne m'envoyait plus que
de loin sa lumière, pâle, faible et incertaine.
Les cafés des villes, les hôtels dans lesquels nous allions
durant les voyages, ne nous portaient certainement pas à Dieu.
Tous ceux qui fréquentaient ces lieux, vivaient comme nous,
de l'extérieur à l'intérieur, mais non de l'intérieur
à l'extérieur, l'extérieur envahissant l'intérieur,
au lieu que ce soit l'inverse.
Si, dans nos voyages, au moment des vacances, nous visitions quelques
cathédrales, nous n'avions d'intérêt que pour
son contenu artistique. L'atmosphère religieuse que nous respirions,
spécialement dans ces monuments du Moyen-Age, je savais les
neutraliser avec quelques critiques de circonstance ; un frère
faisant office de guide qui avait un maintien gauche ou n'était
vêtu que peu proprement ; le scandale que des moines qui se
faisaient passer pour pieux, vendissent des liqueurs ; l'éternelle
sonnerie des cérémonies sacrées pendant que l'on
ne s'occupe que de faire de l'argent
De la sorte, je chassais
de moi à chaque fois, la grâce dès qu'elle passait.
Je laissai libre cours à ma mauvaise humeur, en particulier
à propos de certains tableaux médiévaux de l'enfer,
dans les cimetières ou ailleurs, dans lesquels le démon
grille les âmes sur des charbons incandescents tandis que ses
compagnons aux longues queues entraînent d'autres victimes avec
de longues cordes ! Claire ! On peut se tromper pour peindre l'enfer,
mais on n'exagère jamais !
Le feu de l'enfer, je l'ai toujours eu en vue d'une façon spéciale.
Tu, sais comment, durant une altercation à ce propos, je te
tins une allumette sous le nez et te dis avec sarcasme : « A-t-elle
l'odeur de l'enfer ? » Tu as éteint en hâte la
flamme. Ici, personne ne l'éteint !
Le feu, je te le dis moi-même, ne signifie pas le tourment de
la conscience. Le feu, c'est le feu. Cette parole de l'Evangile est
à entendre littéralement : « éloignez-vous
de moi, maudits, allez au feu éternel ! » « Littéralement
» !
Comment un esprit peut-il être touché par le feu matériel
? Demanderas-tu. Comment peut souffrir ton âme sur la terre
quand tu mets le doigt sur une flamme ? De fait, l'âme ne brûle
pas ; et pourtant, quel tourment en éprouve tout l'individu
!
De façon analogue, nous ici, nous sommes spirituellement liés
au feu, selon notre nature et selon nos facultés. L'âme
est privée de sa liberté naturelle ; nous ne pensons
pas ce que nous voulons, ni comme nous le voulons. Ne regarde pas
ces lignes, hébétée ; cet état, qui à
vous autres, ne dit rien, me brûle sans me consumer.
Notre plus grand tourment consiste, dans la certitude que nous avons
que nous ne verrons Dieu, jamais.
Comment cela peut-il nous tourmenter autant, alors que sur la terre
on y demeure aussi insensible ? Tant que le couteau reste étendu
sur la table, on reste indifférent. On voit s'il est affilé,
on ne l'éprouve pas. Que le couteau te transperce, et tu te
mettras à crier de douleur. Maintenant, nous souffrons la perte
de Dieu ; avant, nous y pensions seulement.
Toutes les âmes ne souffrent pas d'une égale façon.
D'autant plus pernicieusement et d'autant plus systématiquement
quelqu'un a péché, d'autant plus gravement pèse
sur lui la perte de Dieu et d'autant plus la suffoque la créature
dont elle a abusé.
Les catholiques damnés souffrent plus que ceux des autres religions
parce que, le plus souvent, ils ont reçu et méprisé
plus de grâces et de lumières. Celui qui savait plus,
souffre plus durement que celui qui savait moins. Ceux qui tombent
par malice pâtissent plus cruellement que ceux qui tombent par
faiblesse. Mais personne ne souffre plus que ce qu'il a mérité.
Oh ! si du moins cela n'était pas vrai ! j'aurais ainsi une
raison de haïr !
Tu me disais un jour, que personne ne va en enfer sans le savoir
Cela aurait été révélé à
une sainte. Moi, j'en riais, mais ensuite, je me retranchai derrière
cette déclaration : « De toute façon, en cas de
nécessité, j'aurais toujours la possibilité de
faire volte-face. » me disais-je secrètement. Cette pensée
est juste. Vraiment, avant ma fin subite, je ne connus pas l'enfer
comme il est. Aucun mortel ne le connaît. Mais j'en avais la
pleine conscience. « Si tu meurs, tu vas dans le monde de l'Au-delà,
tout droit, comme une flèche contre Dieu. Tu en porteras les
conséquences. »
Je n'en changeai pas pour autant parce qu'enracinée par la
force de l'habitude, comme je te l'ai dit déjà, j'étais
poussée, entraînée par elle. Plus les hommes vieillissent,
plus ils aiment leurs habitudes
Ma mort vint ainsi !
Il y a une semaine, je parle selon que vous comptez ; en regard à
la douleur, je pourrais dire très bien que je brûle en
enfer déjà depuis dix ans. Il y a une semaine donc,
mon mari et moi, nous faisions pendant ce dimanche, une promenade
la dernière.
Le jour pointait, radieux. Je me sentais bien autant que jamais. Un
sinistre sentiment de bonheur m'envahit qui serpentait en moi durant
toute la journée
Quand voici qu'à l'improviste,
pendant le retour, mon mari fut ébloui par une auto qui venait
à toute allure. Il perdit le contrôle
« Jésus
» me sortit des lèvres comme un frisson, non comme une
prière, mais comme un cri. Une douleur déchirante m'opprimait
toute. Et en regard de celle d'à présent, c'était
une bagatelle. Puis, je perdis les sens.
Il est étrange que pendant cette matinée, il m'était
venu encore à l'esprit, d'une façon inexplicable, cette
pensée : « Tu pourrais encore une fois aller à
la messe ». Elle retentissait en moi comme une imploration.
Nettement et résolument, mon « non » trancha le
fil de mes pensées. « Avec toutes ces choses, il faut
en finir. Que j'en endosse toutes les conséquences ! Maintenant,
je les porte. »
Ce qui advint après ma mort, tu le sais déjà.
Le sort de mon mari, celui de ma mère, ce qui arriva de mon
cadavre et le déroulement de mes funérailles, je les
ai connus dans leur détail par le moyen des connaissances naturelles
que nous avons ici. Ce qui arrive sur la Terre, nous le savons seulement
d'une façon assez vague. Mais ce qui nous touche de plus près,
en quelque façon, nous le connaissons. Ainsi, je vois maintenant
où tu séjournes.
Moi-même, au moment de ma mort, je me réveillai soudainement
du brouillard. Je me vis comme inondée d'une lumière
éblouissante. J'étais au lieu même où gisait
mon cadavre. Il arriva comme il arrive au théâtre lorsque,
d'un coup, s'éteignent les lumières pour ne plus voir
que la scène. Le rideau se divise avec grand bruit et s'ouvre
sur une scène inattendue, horriblement lumineuse : la scène
de ma vie
Comme dans un miroir, mon âme se montra à elle-même
: les grâces méprisées depuis ma jeunesse, jusqu'au
dernier « non » en face de Dieu. Je me sentis comme un
assassin auquel, durant le procès judiciaire, on vient apporter
sa victime inanimée
Me repentir ? Jamais !
En avoir Honte ? Jamais !
Pourtant, je ne pouvais non plus résister sous les yeux de
Dieu que j'avais rejeté. Il ne me restait qu'une chose : la
fuite. Comme Caïn s'enfuit du cadavre de son frère Abel,
ainsi, mon âme fut poussée dehors, loin de cette vue
d'horreur. Ce fut le jugement particulier : l'invisible Juge disait
: « Eloigne-toi de moi ! »
Alors mon âme, comme une ombre enduite de soufre, se précipita
dans l'éternel tourment !
Ainsi se terminait la lettre de l'enfer. Les dernières "paroles"
étaient presque illisibles, tant elles étaient déformées.
La lettre même, quant à elle, se réduisit en cendres
entre mes mains
Alors, après l'âpre accent de ces lignes que j'avais
cru lire, résonna doucement un bruit venant de la campagne.Je
me réveillai en sursaut. J'étais encore au lit dans
ma chambre. Par la fenêtre la lumière matinale pénétrait,
tandis que de la paroisse arrivait le son de l'Angélus.
Je ne réalisais pas encore ce qui m'était advenu, mais
jamais je ne ressentis un tel réconfort de l'Angélique
Salutation. Lente ment, je récitai les trois Ave Maria. «
Pour toi, me fut-il fortement inspiré, il faut te tenir attachée
à la Mère Bénie du Seigneur : tu dois honorer
filialement Marie si tu ne veux pas subir le sort d'une âme
qui ne verra jamais Dieu. »
Encore tremblante après cette terrible nuit, je me levai,
m'habillai en hâte et courus en bas par l'escalier dans la chapelle
de la maison.
Le coeur me battait jusque sous la gorge. Les quelques hôtes
agenouillés près de moi me regardèrent ; mais
peut-être pouvaient- ils penser que j'étais excitée
pour avoir ainsi descendu l'escalier en courant.
Une brave dame de Budapest, plutôt âgée, éprouvée
par la souffrance, grêle comme un enfant, myope, maig expérimentée
dans les choses spirituelles et fervente dans le service du Seigneur,
durant l'après-midi, dans le jardin me dit en souriant : «
Made moiselle, Jésus ne veut pas être servi avec si grand
empresse ment ! » Mais ensuite elle s'aperçut que quelque
chose d'autre
m'avait agitée et m'agitait encore. Me calmant elle ajouta
: « Ne vous troublez pas ».
Connaissez-vous la strophe de Sainte Thérèse ?
Ne vous troublez pas,
Ne vous effrayez pas,
Tout passe,
Dieu seul ne change pas,
La Patience arrive à tout,
A qui possède Dieu,
Rien ne manque,
Dieu seul suffit.
Pendant qu'elle me disait doucement ces paroles lentement et sans
vouloir instruire, il me parut qu'elle lisait dans mon âme :
« Dieu seul suffit ».
Oui, Lui seul doit me suffire, ici-bas et Là-haut. Je ne veux
pas aller en enfer. Je veux le posséder un jour, quelque sacrifice
qu'il puisse m'en coûter.
Source
:
Edité par : la
Communauté de Fatima - b.p. 35 - 40230 Saint-Vincent-de-Tyrosse
