
Le
texte ci-dessous a été écrit pour une association de témoins expérienceurs
de NDE/EMI (Near Death Experience/Expérience de Mort Iminente en français)
et n’engage que son auteur, qui y relate sa propre expérience vécue
alors qu’il avait 21 ans, ainsi que quelques autres expériences, proches par leur nature.
Il faisait nuit, il pleuvait, je suis sorti du restaurant en courant
pour me mettre à l’abri dans la voiture au plus vite. J’ai traversé
le parking, puis la route. Je n’ai rien vu venir. Soudain, un bruit
sourd, semblant venir de l’intérieur, puis je me suis senti absorbé,
aspiré d’un seul coup dans un silence immense et lumineux. J’ai entendu
mes compagnons de voyage dire : « Il a été renversé… il est
mort !.. ». Mais cela n’avait aucune importance, mon corps
gisait là, au bord de la route, inanimé, mais je n’étais pas ce corps.
J’étais ce silence, cette lumière consciente, cette paix indicible.
Je le comprenais alors, ma vie venait de s’arrêter sur cette route.
Comme le dormeur qui réalise, au matin, en un instant, que tout ce qu’il
vient de vivre n’était qu’un rêve, déjà inconsistant, bientôt oublié,
de même, ma vie entière m’apparut alors comme un songe fugitif. J’étais
Cela. Cette lumière, cette conscience, éternelle, sans commencement
ni fin. J’étais Cela et n’avais jamais été rien d’autre. Cela
seul était.
Je ne pourrais dire combien de temps je suis resté dans cet état bienheureux.
Je suis revenu dans mon corps brutalement. Il y avait un attroupement,
des voix, des cris, une sirène d’ambulance. J’ai perdu connaissance
de nouveau. Je n’ai réellement retrouvé mon état de conscience habituel
que le lendemain matin, à l’hôpital.
Les années ont passé, cette expérience vit toujours en moi, bienfaisante,
inspirante. Très peu de gens savent ce que j’ai vécu ce jour-là. J’ai
lu, entendu, des récits d’expériences similaires, ils me touchent et
éveillent toujours en moi un sentiment de complicité fraternelle, comme
celui qui unit ceux qui ont vécu des moments intenses ensemble. Je connais
la signification de l’expression NDE depuis longtemps, mais j’avoue
que jusqu’à maintenant je n’ai jamais cherché à lire de livres sur le
sujet ou à rencontrer des personnes ayant vécu ce type d’expérience.
Je voudrais raconter trois expériences qui ont précédé celle-ci, mais
survenues, en quelque sorte, dans les conditions normales de la vie,
mais dont le contenu et la signification profonde sont finalement très
proches.
J’ai toujours eu un esprit profondément religieux. J’entends par là
que je me suis toujours senti relié à quelque chose de plus grand que
moi et qui justifie mon existence. J’ai eu à l’âge de 7 ans la révélation
de ce que seraient le but, le sens, l’exigence de toute ma vie. Je ne
l’ai pas compris sur le moment, mais l’évènement n’a cessé d’exercer
son influence jusqu’à ce jour.
Nous étions en vacances à Arcachon cette année-là. Un jour, j’en ai
oublié la raison, pour me punir, ma mère m’a envoyé dans ma chambre
avec interdiction d’en sortir jusqu’à nouvel ordre. J’étais furieux,
je n’avais pas mérité cette punition, je pleurais de rage sur le lit
quand mon regard est tombé sur le crucifix accroché au mur, en face
de moi. Je me suis mis à parler au Christ comme s’Il avait été là, dans
la chambre, lui reprochant sans ménagement d’avoir laissé faire une
telle injustice, de m’avoir abandonné ! Ma colère était à son comble
quand, soudain, j’ai senti Sa Présence, à la fois en moi et autour de
moi, Elle remplissait toute la pièce. Une Présence mystérieuse, lumineuse,
imposante, presque écrasante, plus réelle que ma propre existence, qu’elle
réduisait à néant. Ma colère s’évanouit d’un coup laissant place à un
sentiment intense de dévotion, tout mon être rendait grâce.
Aujourd’hui, alors que j’écris ces lignes, cette Présence est là, en
moi, m’emplissant d’une joie subtile. Mes yeux se ferment d’eux-mêmes
et je me sens absorbé en Elle. Je sens comme une ouverture au sommet
du crâne, une porte ouverte vers un autre Moi, plus vaste, plus lumineux.
J’ouvre mes yeux de nouveau, Elle irradie autour de moi dans la pièce,
ma conscience s’élargit, son siège n’est plus localisé dans le corps,
identifié au corps, mais plutôt le corps et le monde semblent émaner
d’ Elle. Je ne vois plus le monde avec mes yeux de chair, il semble
comme projeté, de l’intérieur, sur l’écran immaculé de cette conscience.
Je ressens comme une douce pression dans la poitrine alors qu’un sentiment
d’amour universel, inconditionnel, s’empare de moi. Plutôt que d’un
sentiment d’amour, parler d’un état d’amour serait plus juste.
Des années plus tard, une autre expérience a exercé sur ma vie intérieure
une influence profonde. J’étais ce jour-là particulièrement déprimé,
tout semblait décidément vouloir aller de travers. Je traversais le
pont d’Austerlitz à pied, comme tous les jours à cette époque, c’était
une belle journée d’été, le soleil, haut dans le ciel à cette heure
du jour, faisait miroiter dans l’eau du fleuve ses reflets comme autant
de diamants étincelants. J’observais ce phénomène, touché par la beauté
simple du spectacle quand, tout d’un coup, une joie immense m’envahit,
j’étais littéralement inondé de joie, de lumière, d’amour et de paix
intérieure. J’étais absolument sidéré par la force et la soudaineté
du changement opéré en moi. Je me sentais libre comme jamais je ne l’avais
été, une joie profonde dansait en moi comme une flamme, dans ma poitrine.
J’avais déposé mon fardeau, l’ego semblait s’être envolé, avait-il jamais
existé ? Je continuais ma route, émerveillé, dans un état d’exaltation
inouï. Le monde extérieur également était comme transfiguré, baignant
dans une lumière dorée. Tout semblait alors si simple, si beau, si plein
de grâce. Cet état s’est maintenu au moins une heure, s’estompant progressivement.
Il s’est répété plusieurs fois les jours suivants, me prenant toujours
par surprise, comme par jeu, cherchant à m’enseigner quelque chose.
Environ un an plus tard, une rencontre allait me mettre un peu plus
sur la voie. Un grand maître tibétain, le Karmapa (pas le Karmapa actuel,
mais son prédécesseur) venait à Paris pour une cérémonie. J’avais déjà
lu le Livre des morts tibétain et d’autres ouvrages sur le bouddhisme,
l’hindouisme, le yoga…. Nous en discutions avec passion entre
amis. J’étais très exalté, toutes ces lectures et ces expériences que
j’avais vécues m’étaient quelque peu montées à la tête… Je ne réalisais
pas à cette époque les risques d’une pratique spirituelle solitaire.
L’ego ne lâche pas prise facilement et, insidieusement, récupère à son
compte ces expériences et s’en glorifie. Il m’a fallu des années pour
le voir clairement.
J’attendais donc la visite du Karmapa avec impatience. J’en étais certain
quelque chose d’extraordinaire allait se produire, le Bouddha en personne,
en lévitation, me donnerait sa bénédiction, personnellement, le ciel
s’ouvrirait, une musique céleste se ferait entendre….
Le jour tant attendu arriva enfin. Il y avait beaucoup de monde. Le
Karmapa arriva, soutenu par deux moines, il semblait dans un état second.
La cérémonie commença. Je n’en comprenais pas bien le sens, mais il
s’en dégageait une atmosphère indicible de recueillement, de sainteté.
Subjugué, j’oubliais mes chimères, mes vaines attentes.
Et pourtant, le miracle s’est produit. Le ciel ne s’est pas ouvert,
pas d’apparitions surnaturelles, pas de musique céleste, non, mais quelque
chose de beaucoup plus simple, d’une simplicité déconcertante. Je m’aperçus
que je voyais non plus avec mes yeux de chair, mais comme avec
un œil intérieur qui, mystérieusement, n’appartenait pas au corps. Je
regardais autour de moi, incrédule, je voyais tout d’une autre perspective,
dans un état de détachement absolu, intensément conscient, présent.
J’étais parfaitement calme et rien dans mon comportement n’attirait
l’attention de mes voisins. Bien au contraire, je leur trouvais
un air étrange…..
ILS DORMAIENT…. Oui, ils dormaient et moi j’étais éveillé. Mon esprit
était d’une clarté et d’une lucidité extraordinaires. J’avais l’impression,
saisissante, d’évoluer au milieu d’hommes et de femmes atteints d’un
mal étrange les condamnant à un état quasi somnambulique. J’avais presque
envie de les secouer, pour qu’ils se réveillent. Je regardais le Karmapa,
son visage avait une expression extatique que je n’oublierai jamais.
Cet éveil s’est produit naturellement, spontanément, comme on s’éveille,
au matin, après une nuit de sommeil. Il a duré environ une heure.
Dans Fragments d’un enseignement inconnu, que je ne connaissais
pas à l’époque, Ouspensky décrit comment il a vécu lui-même cette
expérience : « … je suivais la rue Troitsky ; soudain
je vis que l’homme qui venait dans ma direction était endormi. Il
ne pouvait y avoir la moindre hésitation. Bien que ses yeux fussent
ouverts, il marchait, manifestement plongé dans des rêves qui couraient
comme des nuées sur son visage… Après lui vint un autre, tout aussi
endormi. Un cocher endormi passa avec deux clients endormis. Et soudain,
je me vis dans la situation du prince de la « Belle au Bois dormant ».
Autour de moi tout le monde était endormi. C’était une situation précise,
qui ne laissait de place à aucun doute...»
L’expérience de mort imminente décrite au début s’est produite quelques
mois après cet évènement. Neuf mois plus tard je rencontrai le maître
qui allait me mettre de façon décisive sur la voie d’une vraie recherche
spirituelle. Il m’a fait comprendre que toutes ces expériences m’avaient
été données, mais que je devrais, maintenant, pour aller plus loin,
accomplir par moi-même un vrai travail intérieur. Le travail de toute
une vie. On comprend en général la spiritualité comme une ascension
vers des niveaux de conscience toujours plus élevés, plus subtils. Sans
aucun doute, mais rien n’est possible, aucune réalisation spirituelle
authentique ne peut advenir sans avoir préalablement fait les efforts
longs, pénibles et douloureux qui consistent à descendre jour après
jour au fond de soi, toujours plus profondément pour se connaître, se
découvrir tel que l’on est réellement. Rien ne doit rester dans l’ombre,
il faut, encore et encore, débusquer dragons et monstres qui se terrent
dans les profondeurs. Tout doit être vu, connu, les mensonges, les peurs,
les motivations secrètes, inavouables, le désir de briller, de plaire,
l’égoïsme, la suffisance, l’orgueil spirituel… Il faut voir comment
l’ego s’empare des expériences les plus sublimes et s’en attribue le
mérite. Gurdjieff disait que l’homme qui ne s’est jamais vu avec horreur
ne connaît rien de lui-même.
Je voudrais encore évoquer quelques expériences vécues au contact
de malades et de mourants.
J’ai travaillé pendant 18 mois dans le service de réanimation respiratoire
d’un grand hôpital parisien. Je ne faisais pas partie du personnel soignant,
mais on m’a souvent proposé d’assister à des soins ou à des interventions.
L’idée me séduisait, mais quelques expériences pénibles m’ont vite fait
changer d’avis. Je me souviens avoir dû quitter la chambre d’un malade
précipitamment au cours d’une ponction sternale. Par un curieux processus
d’identification, je vivais l’examen en même temps que le patient, je
ressentais la douleur au sternum en même temps que lui, comme si l’examen
était pratiqué sur moi. Au cours d’une trachéotomie, également, l’infirmière
m’a fait sortir de la chambre, j’étais livide, au bord de l’évanouissement,
j’avais l’impression qu’on ouvrait ma propre trachée.
J’ai vu beaucoup d’hommes et de femmes mourir et parfois le principe
conscient quitter le corps. Ramakrishna comparait le moment de la mort
à une épée qu’on sort de son fourreau. Je ne trouve pas d’images plus
juste.
Un matin, en prenant mon service, deux brancardiers m’ont demandé de
les aider à transférer un malade, mort pendant la nuit, de son lit sur
un brancard. Ils me faisaient signe de les rejoindre dans la chambre,
mais je restai sur le seuil, paralysé, incapable d’entrer. Le malade
était bien mort, il avait quitté son corps, mais il était là, dans la
pièce, et il nous regardait ! Il voyait son cadavre sur le lit,
entièrement enveloppé dans un drap blanc et qu’on allait emmener à la
morgue ! Sa détresse était totale, je la vivais intensément avec
lui, elle me glaçait le sang. C’était vraiment terrifiant.
Mon calme retrouvé, je repensais à ma propre expérience et à la sérénité
merveilleuse qui m’habitait alors même que je m’étais vu mort au bord
de la route. J’éprouvais une grande compassion pour cet homme et j’aurais
aimé l’aider, mais il m’avait communiqué sa détresse à un point tel…
Pour finir, je raconterai une expérience d’éveil qui ressemble à celle
vécue lors de la visite du Karmapa à Paris, mais alors que celle-ci
s’était produite spontanément celle-là est le résultat d’un effort intense
de ma part.
Je traversais une période très difficile. Malgré des conditions de
vie des plus précaires, j’essayais de ne pas négliger ma recherche spirituelle,
de maintenir coûte que coûte la flamme intérieure.
Un jour, alors que je pratiquais des exercices de concentration, que
je m’efforçais de maintenir en moi un état de vigilance intense et que
je m’y appliquais comme si ma vie en dépendait, je me suis senti transporté
hors de mon corps dans cette conscience vaste et lumineuse, qui m’était
maintenant familière. J’ai vu toute ma vie défiler devant mes yeux.
Tout s’ordonnait de façon harmonieuse, mais inattendue. Des évènements
que je considérais comme secondaires prenaient un relief particulier,
d’autres, oubliés, s’avéraient déterminants.
Je ne saurais dire combien de temps a duré cette vision. Dans ces expériences,
la notion de durée est sans rapport avec le temps objectif tel que nous
le mesurons dans notre « état de veille » habituel.
Je me suis efforcé, dans ce récit, de rester sobre et concis, autant
qu’il était possible. C’est intentionnellement que j’ai évité de mentionner
certains phénomènes dits paranormaux. Je pense réellement que les visions,
par exemple, de visages, de personnes, de lieux, de vies passées…sont
un obstacle sur le chemin, même si parfois elles peuvent encourager
le chercheur. Ces visions dépendent du contenu mental du sujet, de son
conditionnement culturel, de son passé, de ses attentes. Les hindous,
n’ont pas les mêmes visions que les chrétiens de culture occidentale.
Certaines représentations cependant sont universelles, le tunnel par
exemple, souvent cité dans les expériences de mort imminente.
Finalement, est-ce que toute expérience spirituelle authentique n’est
pas une expérience de mort imminente ?
Jésus lui répondit: En vérité, en vérité, je te le dis, si un homme
ne naît de nouveau, il ne peut voir le royaume de Dieu. (Jean 3,3)
Denis ( http://mapage.noos.fr/dnc/dnc.htm)
Octobre 2003
Lorsqu’ un homme est
ardent et sincère n’importe quelle religion peut le conduire à Dieu
- Ramakrishna
