Le vu d'Emma
La
villa Sonnenhof accueille
des enfants malades en phase terminale
avec leurs parents
À la villa Sonnenhof, on accueille des enfants malades en phase
terminale avec leurs parents. Pour quils vivent ensemble les dernières
semaines et quils apprennent à surmonter lépreuve
du deuil. Soigner et accompagner jusquau bout des enfants atteints
de maladies incurables est une épreuve terrible pour les parents
et les proches. Les familles sont partagées entre le désespoir
et la révolte. La plupart du temps, elles se sentent abandonnées.Pour
remédier à cette situation, Jürgen Schulz, père
dun enfant mort de leucémie à lâge de
7 ans, a créé une fondation chargée daider
les familles frappées par la même tragédie.
Un projet qui lui tenait à coeur a récemment vu le jour
: à Berlin, la villa Sonnenhof accueille des enfants malades
en phase terminale et leurs parents. Cela leur permet de passer leurs
dernières semaines ensemble, loin de la froideur de lhôpital.
Les frères et soeurs sont également bienvenus. Laccompagnement
psychologique de tous est pris en charge par un personnel spécialement
formé. Des liens forts se créent, qui perdurent souvent
après la mort des enfants. Et nombre de parents ayant vécu
un deuil apportent à leur tour un soutien à dautres
parents.
Le
vu d'Emma ne s'est pas réalisé. La santé
d'Auguste se détériore de jours en jours. Une grave insuffisance
rénale complique désormais son état d'une deuxième
infection mortelle. Il n'y a plus d'espoir. Les médecins ne peuvent
pas retarder l'inéluctable plus longtemps.
Thomas et Claudia ont décidé de se rendre au Sonnenhof.
La mère : Nous sommes arrivés ici mardi dernier, nous
étions à l'hôpital ; Auguste allait très
mal. Ils nous ont naturellement proposé un protocole de soins.
Nous avons eu une demi heure pour décider si on voulait qu'il
soit mis en route ou pas. C'était une décision très
difficile à prendre. Nous avons eu beaucoup de mal
.. nous
avons essayé de comprendre ce qu'Auguste nous disait et nous
avons finalement décidé de ne plus suivre le traitement
et d'accepter la situation et de venir à l'hospice. En décidant
d'arrêter le traitement, on savait qu'il n'y avait plus aucun
espoir pour notre enfant. Ca a été très dur d'arriver
ici en sachant qu'il n'y avait plus aucune autre issue mais en même
temps, les choses étaient très claires, c'était
une évidence pour moi, pour toi ?
Le père : c'était plus difficile, mais quand nous avons
pris cette décision, je me suis senti très (silence) C'était
en quelque sorte un soulagement pour moi parce que je savais tout simplement
ce qui allait arriver ; je savais qu'on allait venir ici, dans cet hospice
où je connais tout le monde et où on se rencontre tous
régulièrement, je connaissais les chambres, je connaissais
tous les enfants malades qui venaient ici.
La mère : le jour où c'est arrivé, ça fait
trois jours aujourd'hui, j'étais sortie dehors, c'était
une très belle journée d'automne, je me suis assise sur
le banc, c'était la première fois que je me mettais un
peu au soleil ; j'ai sentie que c'était aujourd'hui que ça
allait arriver.
Ma plus grande crainte était qu'il souffre ou que ça se
passe très mal. On nous avait parlé de la façon
dont il allait mourir. J'étais terrorisée parce qu'on
nous avait dit qu'il allait étouffé. C'était hors
de question pour moi. Je voulais absolument qu'on obtienne de la morphine
pour pouvoir faire quelque chose dans le pire des cas, ça a été
difficile mais on en a eu, elle était là, même si
finalement on en n'a pas eu besoin.
Le père : notre fille Emma était également avec
nous. Elle était ici et ce jour là, c'était l'anniversaire
de son petit copain qui a un an de moins qu'elle. Il était là
aussi. La porte s'ouvrait et ils arrivaient tous les deux, ils grimpaient
sur un cheval de bois puis la porte se refermait et tout le monde était
là à regarder Auguste.
Il était déjà assez tard. Il était 21H50
ou quelque chose comme ça et on a ressenti quelque chose.
La mère : j'étais fatiguée, je voulais être
tranquille
Le père : je l'ai ressenti aussi mais d'une autre façon
: j'ai eu l'impression que c'était le moment. Emma a dit au revoir
à Auguste mais d'une façon différente, différente
de ce qu'elle avait l'habitude de faire. Elle s'est arrêtée
tout d'un coup, elle s'est approchée de lui et elle lui a fait
une caresse pendant un long moment et très doucement ; elle lui
a caressé la tête, elle lui a fait un dernier bisous et
ils sont tous sortis.
Je les ai accompagnés dehors jusqu'à la voiture et je
suis revenu.
La mère : j'avais mis mon pyjama et je m'apprêter à
me mettre au lit en me disant qu'on allait enfin pouvoir dormir un peu
; et l'infirmière est arrivée. Elle était très
calme et elle a dit que c'était le moment. Elle avait tout de
suite remarqué que c'était bientôt le moment.
J'ai dit : " quoi ?! ". Ca m'a complètement saisie
et ça a été la fin. Il a attendu que tout le monde
s'en aille, il a voulu vivre encore un peu et il a attendu ce moment
là. Et ce qui était beau, et c'est pour ça qu'on
en parle avec autant de détails, c'était naturellement
une grande douleur, une douleur terrible. C'est celle que l'on ressent
quand on met un enfant au monde car la naissance est aussi une douleur
avant d'être une grande joie. Et là, après sa mort,
on a ressenti une douleur qui était peut être encore plus
forte mais il y avait aussi une sorte de paix. Nous avons pu passer
la nuit avec lui. Nous l'avons gardé auprès de nous toute
la nuit et ça, on peut le faire nulle part.Chez nous, on aurait
pas eu la force de le faire et à la clinique, ça n'aurait
pas été possible. Il n'y a qu'ici que ça peut se
passer comme ça. On a pu lui faire sa toilette, lui mettre de
jolis vêtements, le remettre dans son lit et le garder auprès
de nous toute la nuit. Et même après le lendemain matin,
on a pu lui faire nos adieux, tranquillement, sana précipitation,
nous n'avons pas été obligé de
.ils ont tout
fait à notre rythme, en fonction de nos désirs et à
chaque question, ils nous ont expliqué comment faire. Tout s'est
passé avec beaucoup de délicatesse et de dignité.
Extrait de l'émission d'ARTE du 31 août 2004