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Le rituel

Contrairement à ce que l'on croit, si les obsèques coïncident avec la nécessité de se débarrasser du corps-cadavre, le moment le plus important du rite au niveau psychologique coïnciderait avec les cérémonies du deuil, de fin de deuil et des diverses commémorations. Ces dernières sont curieusement oubliées.

 

Les survivants, et nous sommes alors tout à fait en dehors des paroles convenues, inventent eux-mêmes des gestes expressifs, des éléments symboliques plus forts que le coup de goupillon parfois à la limite du ridicule chez l'incroyant. Voici plusieurs exemples parmi beaucoup d'autres. Les deux premiers portent sur des obsèques strico sensu. Les autres sont plutôt des rituels de commémoration.


Un jeune homme se tue la veille de son mariage. À côté de la célébration eucharistique, le curé a laissé faire les amis du jeune couple. Tous sont venus dans leur tenue de mariage, la fleur à la boutonnière; la mariée, tout de blanc vêtue, a déposé sa gerbe prévue pour «la fête» sur le cercueil; on a joué de la guitare et chanté des airs que le défunt affectionnait; le cortège quitta l'église tandis que le disque laissait entendre l'hymne aux copains de Brassens. Ce fut superbe, émouvant, apaisant mais aussi très respectueux.


. Voici une rapide allusion par décence, puisqu'il s'agit d'un fait tout récent et personnel. Mon épouse est morte le jour de sa fête. Le rite s'est déroulé cercueil ouvert, à l'africaine. Les sept petits enfants se sont adressés à elle, à leur manière: paroles de louanges et de remerciements dites avec émotion et vérité par l'aîné, dessins pour les plus petits, offrandes de gâteaux confectionnés par les filles. La plus jeune a joué, au piano, du Beethoven et du Prokofiev. Tous ont déposé les roses rouges de la Sainte-Gisèle sur le corps. On écouta religieusement la cassette réalisée par le cadet qui exprimait magnifiquement en musique ce que fut la défunte et ce pourquoi elle a vécu, lutté, aimé. On a suspendu l'audition pour manger les tartes préparées pour cette communion, et boire le vin du Jura qu'elle aimait bien. Avant de fermer la bière, son parfum préféré qu'on lui a toujours connu fut vaporisé afin que nous partions tous imprégnés par son odeur. Je n'avais pas songé en «fabriquant» ce rite que j'avais retrouvé les archétypes: le pain, le vin, l'encens. Les gens qui assistaient m'ont dit ou écrit qu'ils n'oublieraient jamais cela. Les restes de mon épouse reposent dans une urne qui représente deux mains jointes tandis que sur sa plaque funéraire est gravé le mot Kasumay qui veut dire (selon une langue du Sénégal) la paix, la réussite, le bonheur, l'amour... Nous étions aux antipodes des discours convenus; l'esquive n'y trouvait pas de place.

 

Le rituel peut se situer au-delà des funérailles, singulièrement quand l'angoisse que suscite le deuil l'exige. Voici un exemple significatif.

La mère de Françoise (décédée tragiquement de leucémie à quinze ans) a rassemblé, un mois après, les camarades de sa fille: «Cette rencontre d'amitié est un moment sérieux, non pas triste». Assis sur la moquette, dégustant gâteaux et jus de fruits, ils ont écouté les Pink Floyd et les chansons que Françoise aimait, joué de la guitare, raconté des souvenirs, lu des poèmes: «On n'est pas là pour parler de la mort de Françoise mais pour vivre comme elle le voulait... La faire vivre avec nous». Dans le même esprit, les parents de Pierre- Yves ont organisé une fête-célébration un an après la mort.

«Tout ce qui jaillira de vie, de joie et d'amour à mesure que s'inventera la Fête sera reçu comme un cadeau pour chacun de nous tous». La ressemblance entre ces pratiques et le rite traditionnel de levée du deuil est flagrante: même triomphe de la vie dans les retrouvailles avec le défunt au sein de la communauté fraternelle des survivants. On peut parler à propos de ce rite d'authentique thérapie.

Je signalerai encore ce rituel de commémoration auquel ma femme et moi avons été conviés il y a quelques années. Un an après la mort de notre ami Albert, sa veuve nous a invités à une soirée pour célébrer son souvenir. Une soirée qui ne fut pas triste du tout, où nous avons bu et mangé tout en évoquant Albert, en revoyant ses diapos, en écoutant ses disques. C'était bien l'intégration du défunt dans la mémoire de ses amis et la réintégration dans la vie des deuilleurs consolés.

 


Louis-Vincent Thomas


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