Il faut renoncer définitivement à trouver au mal et
à la souffrance une explication, une fonction, une finalité.
Le mal n'est pas fait pour être compris mais pour être
combattu.
On dit qu'au plan physique la douleur est un avertissement utile
et qu'au plan spirituel surtout l'épreuve est purifiante. Peut-être
n'est-ce pas complètement faux ! La souffrance peut engendrer
un sursaut de courage, la faute elle-même peut engendrer un
redressement. [...] Mais qu'est-ce que cela prouve ? Si la douleur
est un avertissement, on peut toujours demander avec Max Scheler :
faut-il que ces signaux soient douloureux ? Pourquoi est-il nécessaire
qu'ils fassent mal ? Il pourrait très bien y avoir des sonnettes
d'alarme qui ne fassent pas mal, il pourrait bien y avoir d'autre
maître que la souffrance pour que l'homme devienne véritablement
adulte.
Le mal est un non-sens, la souffrance est absurde. Impossible de
leur trouver un sens, mais peuvent-ils prendre un sens ?
N'est-ce pas parce que nous sommes faits pour la joie, parce que
notre vocation est le bonheur, que nous protestons contre le mal et
la souffrance ? J'affirme que si notre vocation, qui est gravée
au coeur de notre conscience, n'était pas une vocation à
la joie, notre indignation contre le mal et la souffrance ne serait
pas ce qu'elle est.
Toute souffrance peut être comprise, c'est le sens que je peux
lui donner, comme une mort partielle, une ébauche de mort.
La souffrance est le pion avancé de la mort tout au long de
la vie. La mort est le passage de l'avoir à l'être ou
de l'égoïsme à l'amour. Or, nous ne pouvons faire
qu'en cette vie mortelle nous ne soyons des propriétaires,
non pas de biens matériels, mais de nous-mêmes. Pour
être à Dieu, il ne faut pas être à soi.
Pour ne plus être à soi, il faut être arraché
à soi. Mais l'arrachement à soi est précisément
ce que nous appelons la souffrance.
« Si Dieu existait et si Dieu était amour, de telles
choses n'arriveraient pas : la guerre, la torture, la maladie, l'épidémie,
la trahison sentimentale, le deuil, etc. » de tout temps, l'existence
du mal a été invoquée comme argument contre l'existence
de Dieu. Si le mal et la souffrance existent, il n'est pas possible
que Dieu soit. On comprend que, de tout temps aussi, les penseurs
se soient employés à justifier Dieu, à l'innocenter,
à essayer de montrer que Dieu ne pouvait pas faire autrement,
comme s'il fallait plaider en faveur de Dieu pour le déclarer
innocent de tout le mal et de toute la souffrance qu'il y a dans le
monde.
Dieu ne veut certainement pas le mal mais il le permet.
Au lieu de chercher à tout prix en Dieu la justification du
mal, ne faut-il pas découvrir Dieu au sein même de notre
protestation et de nos efforts pour supprimer le mal ou, au moins,
le surmonter ? « Dieu se manifeste dans la larme versée
par l'enfant qui souffre et non dans l'ordre du monde qui justifierait
cette larme » (Berdiaeff [Esclavage et liberté de l'homme]).
Le Christ nest pas venu apporter une réponse intellectuelle
insoutenable au « pourquoi la souffrance » ? Réponse
impossible et révoltante pour celui qui souffre. Le Christ
est venu nous accompagner, nous devancer sur le chemin de la douleur.
Dieu se fait ainsi proche de nous dans lépreuve, plus
proche même que ne le sera jamais nimporte quel autre
personne. Dieu ne donne pas une réponse à la douleur
: il la saisit à bras le corps, dans la singularité
incommunicable de la vie, de sa vie, pour entrer en communion avec
les hommes qui souffrent. Il compatit dans le sens le plus radical
du mot, qui constitue le plus profond témoignage damour
qui soit possible (« il ny a pas de plus grand amour que
de donner sa vie pour ceux que lon aime »). Le Christ
éprouve sur la croix jusquau sentiment de solitude qui
est celui de lhomme souffrant : « pourquoi mas-tu
abandonné ? » et il se frotte à labsurdité
de la souffrance injuste.