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«C'est grand la mort,
c'est plein de vie dedans».


Félix Leclerc, chanteur:

 

Le mourant privé de sa mort

Aujourd'hui, il ne reste plus rien ni de la notion que chacun a ou doit avoir que sa fin est proche, ni du caractère de solennité publique qu'avait le moment de la mort. Ce qui devait être connu est désormais caché. Ce qui devait être solennel est escamoté.
Il est entendu que le premier devoir de la famille et du médecin est de dissimuler à un malade condamné la gravité de son état. Le malade ne doit plus jamais savoir (sauf cas exceptionnels) que sa fin approche. L'usage nouveau exige qu'il meure dans l'ignorance de sa mort. Ce n'est plus seulement une habitude introduite naïvement dans les mœurs. C'est devenu une règle morale.

On aurait trop vite fait de dire que, dans une société du bonheur et du bien-être, il n'y avait plus de place pour la souffrance, la tristesse et la mort.

Combien de fois n'avons-nous pas entendu dire d'un époux, d'un parent: "J'ai du moins la satisfaction qu'il (ou elle) ne s'est jamais senti mourir"?
On meurt donc presque en cachette. Cette clandestinité est l'effet d'un refus d'admettre tout à fait la mort de ceux qu'on aime, et encore de l'effacement de la mort sous la maladie obstinée à guérir.

La mort?... N'en parlez surtout pas! Mieux encore, n'y pensez pas. C'est simple: oubliez-la! Faites comme si elle n'existait pas. Et, pour n'avoir pas à y penser, «pré-arrangez- vous» et confiez ainsi à d'autres le soin de prévoir les
dispositions nécessaires! Ils s'occuperont de tout, le moment venu, rapidement et proprement. Auparavant, la médecine se sera chargée de vos derniers moments. Mais d'ici-là, bon Dieu, oubliez tout ça et, que diable, vivez! Telle est l'attitude dominante des sociétés modernes face à la mort.

 

Et si la mort avait quelque chose à dire la vision religieuse de l'existence - celle qui donnait sens à la mort - perdait à ses yeux de son attrait au profit de la «raison» qui, à l'aide de la science et de la technologie, devait rendre
compte de tout le réel et, à la longue, régler tous les grands problèmes de l'humanité.

 

La mort électronique

Mourir n'est pas simple, ne meurt plus qui veut. Certes cela se fait aujourd'hui sans cérémonie, mais il n'y a pas à proprement parler dans cet «american way of death», de progrès. C'est que l'article de la mort n'est plus ce moment précis où la vie soudainement s'apprêtait à faire défaut, mais à sa place, une redoutable locution: nous mourrons de, tantôt d'un cancer, tantôt au coeur d'une déception, des lenteurs de la mort d'un autre; dans l'attente d'un organe compatible.
Nous ne recevons plus la mort de la vie mais davantage des malversations techniciennes, d'une maille dans le filet électronique, qui retient ce qui reste de vie au mourant. Là se rejoignent les courbes alanguies des statistiques concernant la maladie et celle des signes vitaux. Étrange coucher de soleil
électronique! mais peut-être aussi continuité avec l'affairement du travailleur moderne en continuel face-à-face avec l'écran d'ordinateur. Le médecin est en quelque sorte, de ce point de vue le «fonctionnaire de la technique»

Les cultures traditionnelles, tirent leur fonction hygiénique précisément de leur capacité de soutenir chaque homme confronté à la douleur, à la maladie et à la mort en leur donnant un sens et en organisant leur prise en charge par lui-même ou par son entourage immédiat

Dorénavant c'est bien plus la retenue, le savoir-faire qui guide le plus simple mouvement à l'égard du mourant que l'intention de recevoir sa mort. Une situation aussi gratuite, inutile, voire irrécupérable place en porte-à-faux le dispositif productiviste des services médicaux. Ceux-ci au nom même de
la dignité humaine doivent ouvrir des lieux où la douleur sera en dernier recours, à défaut de la vie, prise en charge.

 



L.-V. Thomas, La mort aujourd'hui, Paris, Éditions du Titre, 1988).
Philippe Ariès, L'Homme devant la mort, tome II, Seuil, 1977


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