Le mourant privé de sa mort
Aujourd'hui, il ne reste plus rien ni de la notion que chacun a ou
doit avoir que sa fin est proche, ni du caractère de solennité
publique qu'avait le moment de la mort. Ce qui devait être connu
est désormais caché. Ce qui devait être solennel
est escamoté.
Il est entendu que le premier devoir de la famille et du médecin
est de dissimuler à un malade condamné la gravité
de son état. Le malade ne doit plus jamais savoir (sauf cas
exceptionnels) que sa fin approche. L'usage nouveau exige qu'il meure
dans l'ignorance de sa mort. Ce n'est plus seulement une habitude
introduite naïvement dans les murs. C'est devenu une règle
morale.
On aurait trop vite fait de dire que, dans une société
du bonheur et du bien-être, il n'y avait plus de place pour
la souffrance, la tristesse et la mort.
Combien de fois n'avons-nous pas entendu dire d'un époux,
d'un parent: "J'ai du moins la satisfaction qu'il (ou elle) ne
s'est jamais senti mourir"?
On meurt donc presque en cachette. Cette clandestinité est
l'effet d'un refus d'admettre tout à fait la mort de ceux qu'on
aime, et encore de l'effacement de la mort sous la maladie obstinée
à guérir.
La mort?... N'en parlez surtout pas! Mieux encore, n'y pensez pas.
C'est simple: oubliez-la! Faites comme si elle n'existait pas. Et,
pour n'avoir pas à y penser, «pré-arrangez- vous»
et confiez ainsi à d'autres le soin de prévoir les
dispositions nécessaires! Ils s'occuperont de tout, le moment
venu, rapidement et proprement. Auparavant, la médecine se
sera chargée de vos derniers moments. Mais d'ici-là,
bon Dieu, oubliez tout ça et, que diable, vivez! Telle est
l'attitude dominante des sociétés modernes face à
la mort.
Et si la mort avait quelque chose à dire la vision religieuse
de l'existence - celle qui donnait sens à la mort - perdait
à ses yeux de son attrait au profit de la «raison»
qui, à l'aide de la science et de la technologie, devait rendre
compte de tout le réel et, à la longue, régler
tous les grands problèmes de l'humanité.
La mort électronique
Mourir n'est pas simple, ne meurt plus qui veut. Certes cela se fait
aujourd'hui sans cérémonie, mais il n'y a pas à
proprement parler dans cet «american way of death», de
progrès. C'est que l'article de la mort n'est plus ce moment
précis où la vie soudainement s'apprêtait à
faire défaut, mais à sa place, une redoutable locution:
nous mourrons de, tantôt d'un cancer, tantôt au coeur
d'une déception, des lenteurs de la mort d'un autre; dans l'attente
d'un organe compatible.
Nous ne recevons plus la mort de la vie mais davantage des malversations
techniciennes, d'une maille dans le filet électronique, qui
retient ce qui reste de vie au mourant. Là se rejoignent les
courbes alanguies des statistiques concernant la maladie et celle
des signes vitaux. Étrange coucher de soleil
électronique! mais peut-être aussi continuité
avec l'affairement du travailleur moderne en continuel face-à-face
avec l'écran d'ordinateur. Le médecin est en quelque
sorte, de ce point de vue le «fonctionnaire de la technique»
Les cultures traditionnelles, tirent leur fonction hygiénique
précisément de leur capacité de soutenir chaque
homme confronté à la douleur, à la maladie et
à la mort en leur donnant un sens et en organisant leur prise
en charge par lui-même ou par son entourage immédiat
Dorénavant c'est bien plus la retenue, le savoir-faire qui
guide le plus simple mouvement à l'égard du mourant
que l'intention de recevoir sa mort. Une situation aussi gratuite,
inutile, voire irrécupérable place en porte-à-faux
le dispositif productiviste des services médicaux. Ceux-ci
au nom même de
la dignité humaine doivent ouvrir des lieux où la douleur
sera en dernier recours, à défaut de la vie, prise en
charge.