Faire son deuil, ce n’est pas oublier
Evacuation de la mort
La difficulté de vivre le deuil
La perte des repères sociaux
La dénégation du deuil
Les soins palliatifs
Faire son deuil, ce n’est pas oublier
On a le sentiment au début qu’on ne s’en remettra jamais. Pourtant,
on s’aperçoit qu’en fait de compte on ne veut pas s’en remettre parce
qu’on a peur d’oublier. Or, faire son deuil, ce n’est pas oublier,
c’est s’apercevoir qu’on peut parler du disparu ou de sa souffrance
autrement que dans les larmes, c’est se remémorer tout ce qu’on a
vécu avec lui pour reconstruire l’héritage qu’il nous laisse.
La mort qui dérange - L'invincible
tabou
Encore aujourd'hui, plusieurs évitent tout simplement de parler
du décès
La mort reste un sujet tabou et les personnes touchées par
la perte d'un être cher sont rapidement laissées à
elles-mêmes, et on ne sait plus comment aider les mourants.
Pourtant, tout le monde connaît le deuil dans sa vie et sera
un jour confronté à sa propre mort. Mais on continue
à vivre comme si la grande Faucheuse n'existait pas.
Evacuation de la mort
«Avec la modernité, nous avons cherché à
évacuer la mort. La mort était vue comme un scandale,
c'était anormal et on se promettait de la vaincre, Nous sommes
la seule société qui a cru pouvoir un jour vaincre la
mort biologique. Les sociétés passées ont parlé
de vie après la mort, on a espéré un au-delà,
mais la modernité a voulu l'éliminer. Il y a encore
des gens qui pensent que la science va assurer l'immortalité»
.La mort est perçue comme un ennemi à abattre. La science
allait donner la vie éternelle aux humains et plusieurs ont
cru en sa parole. «La science nous a promis monts et merveilles
et elle nous a déçus. Entre temps, nous avons évacué
la mort de notre quotidien»,
Cette «évacuation de la mort» se reflète
dans plusieurs valeurs de notre société. Les valeurs
d'aujourd'hui sont centrées sur l'apparence extérieure,
le matérialisme, l'hédonisme, l'esthétique et
le désir de rester jeune»,
La difficulté de vivre le deuil
Mais, quand la mort frappe, les gens se retrouvent dépourvus
devant elle. «Les hommes n'ont plus de mots pour expliquer ce
qui se passe de l'autre côté depuis qu'ils ont rejeté
la religion . Ils ne savent plus où la personne s'en va»,
«Il y a énormément de travail à faire
sur les représentations de la mort aujourd'hui. Il faut retravailler,
recomposer des symboles et des signes pour aider les gens à
mieux comprendre la mort et à l'accepter»,
De plus, comme la mort dérange, «le deuil, qui est relié
à la mort, dérange lui aussi». Les gens se sentent
mal à l'aise devant une personne qui vit un deuil et ne savent
pas toujours comment la réconforter. «Les amis ou les
proches ont parfois de la difficulté à supporter l'autre
dans sa peine, à supporter sa présence, à supporter
qu'il soit dans cet état-là. Les gens ont de la misère
à l'endurer, alors, ils arrivent avec des phrases comme : "il
faudrait que tu ailles mieux maintenant"».
Pourtant, le deuil est loin d'être une maladie et il est normal
que des personnes «pleurent pendant plusieurs semaines parce
qu'elles ont perdu un être qu'elles aimaient». Mais le
deuil est aujourd'hui difficile à vivre : «le deuil isole
les personnes de deux façons. Premièrement, dans leur
deuil, elles sont privées de quelqu'un qui était très
proche. Ensuite, elles sont isolées par le manque de soutien».
La perte des repères sociaux
Autrefois, au bout d'un an, la collectivité organisait une
commémoration, et le deuil social de la personne pouvait se
terminer.
Mais pendant toute une année, les gens avaient face aux endeuillés
«une sorte de vigilance et de sympathie». La communauté
s'organisait également, pendant cette période pour aider
la personne à effectuer ses tâches quotidiennes.
«Il existait jadis des signes et des symboles pour dire qu'une
personne était en deuil». Par exemple, le port de vêtements
noirs. «Aujourd'hui, on ne sait plus quand ça commence
et quand ça finit. L'espace-temps est très éclaté
de ce côté là.»
La dénégation du deuil
Plusieurs personnes reprennent le travail quelques jours seulement
après l'enterrement d'un proche. Mme Des Aulniers a même
constaté une nouvelle attitude chez certains baby-boomers,
lors de leur retour au travail, qui est de vivre héroïquement
le deuil et «de faire comme si rien ne s'était passé».
Mais ces personnes qui nient la souffrance, la tristesse, la frustration
d'avoir perdu un être cher, et qui ne prennent pas le temps
de vivre leur deuil, peuvent développer par la suite des dépressions
chroniques et des problèmes psychosomatiques, soutient Mme
Des Aulniers. Alors que la dépression qui suit normalement
la perte d'un proche, elle, «est saine et nécessaire».
Les soins palliatifs
Dans sa négation de la mort, la société rejette
également les personnes qui ont commencé à la
côtoyer. «Quel sort réserve-t-on aux gens qui ne
sont plus actifs ? Les malades, ceux qui vont mourir ? On les tient
à l'écart, parce qu'ils ne répondent plus à
nos exigences contemporaines», déplore M. Verreault.
«On écarte, on éloigne, on stigmatise à
un certain point les personnes qui vont mourir», ajoute Louise
Bouchard, qui dirige des étudiants s'intéressant aux
soins palliatifs. Mme Bouchard mentionne que très peu de mourants
ont droit à des soins convenables pour cette dernière
épreuve de leur vie.
Elle indique que même si 80 % des gens meurent à l'hôpital,
seulement 10 % des personnes reçoivent des soins palliatifs.
«Une minorité de personnes ont le droit à des
soins appropriés pour leur dernière tranche de vie.
Nous vivons dans une époque d'efficacité des soins médicaux,
mesurée selon le taux de guérison. Le gouvernement n'investit
pas dans les soins palliatifs», affirme Mme Bouchard.
Selon elle, dans une société qui vieillit comme la
nôtre, il est temps d'avoir une importante réflexion,
comme collectivité, «sur la façon dont on veut
vivre ce passage de la vie à la mort dans les années
qui viennent.»
Andrée Gauvin, qui accompagne des malades en phase terminale
aux soins palliatifs de l'hôpital Notre-Dame, assure qu'il est
faux de dire qu'on ne peut plus rien pour ces personnes. «On
peut les accompagner, leur offrir du confort, et un bon contrôle
de la douleur. Et quand la douleur est bien contrôlée,
il y a plus de place pour la réflexion.» Les gens peuvent
ainsi profiter des derniers instants avec leur famille avant de quitter
pour l'autre monde.