Dialogue avec les dieux
Outre l'extase prophétique, le rêve était pour les Anciens une
autre forme du dialogue avec les dieux. Dans l'Antiquité, on ne
rêvait pas comme on rêve aujourd'hui : non seulement les interprétations
données étaient différentes, mais l'expérience onirique elle-même
était autre. Le rêve était vécu non comme une manifestation de
notre subjectivité, de notre inconscient, mais comme un fait objectif,
la visite réelle, mais dans un autre ordre de réalité, d'un messager
venu d'ailleurs, dieu, ancêtre ou ami mort. Certains rêves, très
fréquents dans l'Antiquité, ont disparu aujourd'hui : les rêves
d'avertissement ou de conseil, expérience différente de la vision
prophétique qui préfigure en clair l'événement à venir. Le « visiteur
» onirique manifeste une présence objective : il se fait reconnaître
à certains signes, il se trouve dans la pièce où le rêveur s'est
endormi, il s'adresse à lui comme on le fait dans la vie ordinaire
et lui révèle un secret sur l'avenir ou un danger qui le menace.
Les rêveurs privilégiés qui reçoivent ce type de messages « envoyés
par les dieux sont habituellement des rois ou de hauts personnages.
Actes politiques ou religieux, constructions d'édifices, décisions
d'alliance ou entreprises belliqueuses ont souvent eu pour origine
un rêve. Des inscriptions mises au jour par les archéologues et
des textes historiques en témoignent. Pour provoquer ces rêves
divins, un certain nombre de techniques furent mises au point
: isolement, prières, jeûne, sommeil sur la peau d'un animal sacrifié,
et surtout « incubation », sommeil dans un lieu consacré aux dieux
ou près de la tombe des ancêtres, que les Égyptiens pratiquaient
depuis le XVe siècle avant J.-C.
Des papyrus magiques, sorte de clé des songes, montrent que certaines
de ces pratiques vont même jusqu'à l'automutilation, comme chez
les Indiens d'Amérique : en s'amputant d'une phalange d'un doigt
ou d'un orteil, en se coupant un morceau d'oreille, on est sûr
de provoquer la venue d'un « visiteur » nocturne.Très rares, avant
l'époque romaine, sont les traces de scepticisme à l'égard de
Delphes, des prophéties en général et des rêves. L'Antiquité n'accepta
jamais entièrement des explications rationnelles. Si leurs analyses
et leurs observations ont abouti parfois à des théories que la
science moderne n'a pas encore dépassées, les Anciens gardèrent
la conviction qu'existaient, à côté de la voie royale de l'intelligence,
des chemins plus secrets. Sans doute avons-nous perdu aujourd'hui
une certaine sensibilité qui ouvrait l'accès à l'invisible si
présent aux hommes de l'Antiquité.
Le rêve du Chaman
Nombre de populations croient que l'individu quitte temporairement
son corps pendant l'état de rêve, à la découverte d'autres mondes
et à la rencontre d'autres esprits, y compris de défunts. Ces
périples nocturnes offrent matière à de nombreux mythes, comme
en Amérique du Nord et en Asie du Sud-Est, où l'on suppose que
celui qui erre ainsi est susceptible d'être fait prisonnier par
quelque être ou sorcier maléfique et devra être secouru par un
chaman.