Les véhicules qu'utilisent ces passeurs sont souvent des nefs,
quelquefois des chariots ou des rondins de bois. Le passage est
risqué et il n'est pas rare que des âmes s'enfoncent dans les eaux,
tombent dans un gouffre. Selon l'historien des mentalités Carlo
Ginzburg, il est possible de déceler un caractère commun à tous
ces passeurs, qu'ils partagent avec tous les héros mythologiques
qui ont eu accès à l'au-delà : ils ont un défaut de déambulation,
et ceci dans des contextes culturels extrêmement différents. Ainsi,
de la lutte qu'il livre près du fleuve Yabboq contre un être non
nommé mais qui est sans aucun doute Dieu, Jacob revient en boitant
parce que Dieu « lui a touché le nerf de la cuisse » (Genèse, XXXII,
23-33). Dans le monde grec, Ulysse qui se rend au seuil de l'Hadès
pour évoquer les morts (Odyssée, XIX) porte une cicatrice à la jambe
; Pythagore, le mage orphique, a une cuisse d'or et Empédocle, mage
lui aussi, disparaît dans l'Etna en ne laissant qu'une seule sandale
; Jason revient tuer son oncle Pélias pour accomplir une prophétie
avec un pied nu ; Persée tue Acrisios avec une seule sandale confiée
par Hermès, lui aussi passeur aux Enfers.
OEdipe,
c'est-à-dire « pied gonflé » en grec, petit-fils de Labdacos, «
le boiteux », est sans doute le boiteux le plus célèbre. Même Cendrillon,
qui a passé la limite du jour et est allée dans le palais du prince
comme en enfer, revient avec une seule sandale. Tous attestent leur
déséquilibre entre le sort humain et celui du héros, un pied dans
un monde, un pied dans l'autre, sans que l'on puisse affirmer que
cette caractéristique déambulatoire est un stigmate du voyage sacré
ou l'un des moyens nécessaires à un tel voyage.
Or ces héros mythologiques partagent une autre caractéristique,
qui tient cette fois à leur voyage vers le monde d'ici-bas depuis
l'au-delà : OEdipe, comme Mélampous (« pied noir »), devin et guérisseur
de Thessalie, tout comme Jason, ou comme Persée et même Cendrillon,
ont été renvoyés à l'invisible au moment de leur naissance.