Le mysticisme
Ensemble des doctrines et des situations, des expériences et des
faits par lesquels l'âme humaine accède à la rencontre immédiate
de Dieu ou du monde divin.
L'expérience mystique
L'expérience mystique est un des aspects spirituels fondamentaux
dans la plupart des religions. Elle suppose une connaissance directe
du divin ou de la divinité, sans la médiation de la démarche discursive,
volontiers rationnelle, ni, ce qui est moins évident, des symboles
sensibles. L'intuition y est reine. Néanmoins, dans les systèmes
religieux fondés sur un corps de doctrines, elle se manifeste obligatoirement
dans le cadre de celles-ci (formellement, celui de la Trinité dans
le christianisme). Si, parfois, sa trop grande indépendance vis-à-vis
de la pensée abstraite et son ésotérisme au moins apparent entraînent
à son égard la suspicion, voire la condamnation (ainsi pour Maître
Eckart), elle ne dévie pas fondamentalement de la vraie foi.
Formes et manifestations de la mystique
On distingue, d'une part, une mystique de l'immanence, dans l'hindouisme
par exemple : sa réalité se confond avec le sujet lui-même, saisi
dans ses profondeurs, l'atman ; et, d'autre part, la mystique de
la transcendance, propre aux religions juive, chrétienne et musulmane
: le sujet " sort " de lui-même dans une extase (du latin exstare,
" sortir hors de soi ") pour s'élever jusqu'à la réalité ultime.
Cette élévation, qui peut aller jusqu'à une union comparée au mariage,
dit alors " mariage mystique " (ainsi dans le Cantique spirituel
de saint Jean de la Croix , comporte divers degrés. Des manifestations
variées, non essentielles, relèvent du fait mystique ou accompagnent
l'extase : la lévitation (du latin levitas, " légèreté "), qui consiste
dans l'élévation au-dessus du sol sans appui aucun ; les stigmates,
qui sont, sur le corps, les marques mêmes de la Passion du Christ
; les songes et les visions, les apparitions, par exemple, etc.
L'écriture joue un grand rôle chez bien des mystiques (Jean, l'auteur
du quatrième Évangile et de l'Apocalypse, Jean de la Croix, Pascal,
etc.). L'initiateur de la " théologie mystique " est le (Pseudo)-Denys,
auteur d'ouvrages du Ve siècle, attribués à Denys l'Aéropagite.
Dans le judaïsme, on identifie un long et authentique courant mystique
dont les premiers indices écrits se trouvent dans la fameuse vision
du " char " (en hébreu merkabah) d'Ézéchiel (VIe s. av. J.-C.).
Cette tradition, que les Juifs appellent " mystique de la Merkabah
" n'a cessé de s'amplifier et de s'enrichir pour donner naissance,
dès la rédaction du Talmud (entre le IIIe et le VIe s.) et surtout
après (jusqu'au IXe s. et au-delà), à de nombreux textes, prières
à visée quasi magique et récits de voyages célestes, rassemblés
tardivement sous la forme de livres appelés globalement " littérature
des Hékhalot (Palais célestes) ". La kabbale y trouve une bonne
part de son inspiration.
La mystique chrétienne
de l'amour
Les premiers moines chrétiens et certains Pères de l'Église – saint Augustin notamment –
privilégiaient déjà la recherche d'une expérience personnelle de
Dieu: ressentir et expérimenter plus que penser la grâce divine.
Cette tradition du christianisme primitif, qui ne conçoit pas de
vie mystique sans ascèse, se prolonge dans le monachisme orthodoxe.
Mais c'est au Moyen Âge que s'impose véritablement la mystique de
l'union à Dieu par amour, avec la grâce du Christ. Saint Bernard de
Clairvaux au XIIe siècle, puis saint François d'Assise
et sainte Catherine de Sienne au XIVe siècle ne cesseront
de crier les exigences de l'amour de Dieu. Les grands mystiques espagnols
de l'ordre du Carmel dominent le XVIe siècle: sainte
Thérèse d'Ávila conçoit sa vocation religieuse comme un mariage spirituel,
et sa thématique de l'itinéraire ascétique, toujours inachevé, vers
Dieu sera également au centre de la mystique de Jean
de la Croix. Le XVIIe siècle connut un affrontement
d'écoles, les uns privilégiant l'ascèse, les autres – les quiétistes – l'abandon
à Dieu. En France, ce furent les premiers qui l'emportèrent contre
Fénelon et Mme Guyon, adeptes du pur amour. À partir
de la fin du XVIIe siècle, la mystique déclina; saint
Benoît-Joseph Labre au XVIIIe siècle et sainte Thérèse
de l'Enfant Jésus, à la fin du XIXe siècle, demeurent
des figures isolées.
La mystique spéculative
À travers l'œuvre
du néoplatonicien Plotin (IIIe siècle apr. J.-C.),
les thèmes mystiques de la Grèce antique, qui transparaissent chez
Platon, sont la source d'un vaste courant de mysticisme spéculatif.
Au sein même du christianisme s'y rattache la mystique rhénane et
flamande des XIIIe et XIVe siècle –
essentiellement représentée par Maître Eckart. Elle privilégie l'unité
de l'être et l'idée d'une union immanente avec Dieu dans l'âme humaine.
Moins orienté à ressentir qu'à découvrir par diverses opérations intellectuelles
le principe fondamental de la vérité, que celui-ci relève de l'Esprit
(théosophie) ou de la Nature (pansophie), ce mysticisme est à la fois
une forme de gnose, connaissance sacrée, et d'ésotérisme au sens noble
du terme; il considère en effet que le savoir suprême est caché et
que l'on doit s'y initier par une longue ascèse. La religion juive,
qui maintient une distance toute de respect avec Dieu, est relativement
étrangère à l'idée d'union extatique avec le Créateur. Le plus grand
mouvement mystique juif, la kabbale, constituée aux XIIe
et XIIIe siècle, développe en revanche une profonde
spéculation. Son livre majeur, le Zohar (ou Livre de la
splendeur), est d'ailleurs très riche en inspirations néoplatoniciennes.
Sa spécificité réside cependant dans une théorie de la contemplation
des lettres du nom de Dieu, retrouvées dans l'Univers entier par un
système de correspondances mystiques.
La mystique musulmane
L'islam a aussi sa mystique, le soufisme. Il s'agit d'une lignée
historique, à travers tout l'islam, des origines à nos jours. L'itinéraire
des soufis trouve ses repères dans l'exemple même du Prophète. Représenté
d'abord par des ascètes et des sages, au IXe siècle, ce courant
s'est organisé en écoles dans les grandes métropoles de l'empire
musulman, et d'abord à Bagdad.
Le soufisme place au premier plan non pas
les règles et la Loi, mais l'amour mutuel entre Dieu et l'homme.
Mais les docteurs de la Loi rejetèrent rapidement le soufisme, prétextant
l'impossibilité d'un amour entre le créateur et l'homme. Martyr
mystique, al-Halladj est ainsi condamné à mort en 922. Pourtant,
à partir du Xe siècle, notamment sous l'influence
du théologien mystique al-Ghazali (XIe siècle),
le soufisme devient bientôt une connaissance religieuse reconnue
par l'islam officiel. Cependant, à partir des théories monistes,
presque panthéistes, d'Ibn al-Arabi (XIIIe siècle),
le courant dominant de la mystique musulmane ne mettra plus l'accent
sur le désir et l'amour de Dieu, mais sur la perte du sujet dans
un univers où tout est Dieu.
Le soufisme a conçu une méthodologie mystique qui analyse précisément
la succession des différents états spirituels et qui propose des procédés
tels que la répétition inlassable et rythmée du nom divin, Allah.
Organisé en confréries hiérarchisées, le soufisme est largement diffusé
dans les couches sociales populaires.
Les religions orientales
La mystique orientale privilégie une démarche
d'immanence: elle tend à l'union avec un absolu unique, impersonnel
et indifférencié, et présent au fond de tout être vivant, au-delà
des apparences extérieures et de l'individualisation.
Yoga et mystique
hindouiste

Les Upanishad védiques, textes religieux
fondateurs datant environ du VIe siècle av. J.-C.,
développent le thème central de la mystique hindouiste: le «soi»
de l'individu humain (atman) est de même nature que le principe
absolu régissant l'Univers (brahman). En retrouvant l'unité
essentielle de son être, le mystique atteint un état où il échappe
à la loi de l'enchaînement des causes et des effets (karma),
et à la transmigration douloureuse des âmes –
de vies en morts – et des renaissances successives (samsara).
La Bhagavad-Gita pose en même temps l'«identité de tout».
Le yoga est la technique corporelle et spirituelle
de cette libération. Il tend à aboutir à l'union mystique de soi
à l'absolu à travers toute une série d'étapes décrites dans les
Aphorismes du yoga (Yogasutra, encore nommé «yoga
royal») – le yoga couramment pratiqué
en Occident reprend seulement quelques-uns de ces exercices préparatoires
(postures et discipline du souffle).
La discipline mystique du yoga s'entend
d'ailleurs en des sens très divers pour l'hindouisme. La Bhagavad-Gita
(passage de l'épopée du Mahabharata) définit ainsi un yoga
de l'action où il s'agit, sans abandonner la vie sociale, de se
détacher des fruits de ses activités. Ce texte sacré propose aussi
un yoga de dévotion amoureuse à une divinité personnelle (bhakti),
tradition qui se rapproche de la religiosité occidentale. Mais cette
mystique émotionnelle est souvent considérée comme une voie d'union,
à travers un dieu particulier, à l'absolu indifférencié, plus inaccessible.
Mystique
de l'immanence
Voie de salut n'impliquant aucune croyance
en quelque divinité personnelle que ce soit, le bouddhisme se distingue
radicalement de l'hindouisme en rejetant la notion d'un principe
du soi (atman) qui transmigre, de façon identique, de vie
en vie selon le principe karmique. Aussi le mystique recherche-t-il
la délivrance dans le présent immédiat, dans une complète immanence
au monde. Or celui-ci est le règne de la souffrance qu'entraîne
automatiquement tout désir ou attachement. Le nirvana, état
mystique d'«éveil» et de libération, est donc une extinction de
la soif de vivre dans le bouddhisme. Tout homme qui parvient à un
nirvana peut être qualifié de bouddha; ce terme désigne également
l'essence spirituelle ultime de toute chose et de tout être
L'école zen épurera encore l'expérience mystique
bouddhiste en développant l'idée de vacuité au sein de la méditation
et celle de renoncement salvateur au désir d'atteindre le nirvana,
qui se trouve alors réalisé au sein du monde des phénomènes.
La fascination pour
le mysticisme

Des philosophes –
Henri Bergson ou William James –, des
écrivains – Romain Rolland, René Daumal
ou encore Aldous Huxley – ont en commun
de considérer la communion mystique avec l'absolu comme la source
unique – et seule véridique – de
toute religion. Les croyances et les rites particuliers sont considérés
comme des dérivés et des rationalisations inessentielles. Hors de
tout contexte religieux, on a même pu qualifier de mystiques certaines
expériences décrites en termes purement subjectifs: le «sentiment
océanique» de Romain Rolland (lettre à Freud du 5 décembre 1927)
ou l'impression d'anéantissement, «comme une goutte d'eau dans la
mer», de Julien Green contemplant un paysage (Journal, 18 décembre 1932).
La prédilection pour le mysticisme a cependant
suscité des œuvres d'une grande rigueur intellectuelle, adoptant
parfois les recherches les plus contemporaines, en psychanalyse,
par exemple, avec les théories dissidentes d'un Carl Gustav Jung.
Des perspectives nouvelles sont offertes par l'histoire des religions
– Mircea Eliade notamment expose ses thématiques fondamentales
dans la Nostalgie des origines. De tels penseurs ont contribué
à l'élaboration d'une conception moderne de la mystique.
Sous une forme intériorisée, souvent influencée
par la spiritualité orientale, le mysticisme connaît, depuis les
années 60, un engouement populaire en Occident. Celui-ci témoigne
autant d'une contestation des valeurs sociales établies que d'une
recherche d'un sens profond à l'existence.