
Le saint du Maghreb, le
marabout, entré parfois vivant dans sa légende, suscite un culte
enthousiaste qui se manifeste autour de son cénotaphe. Il est
l'auxiliaire dans les difficultés de la vie quotidienne, l'intercesseur
auprès d'Allah, le dernier recours du croyant égaré. L'immanence
de sa baraka est telle qu'on place en lui les espoirs les plus
insensés. Doués d'ubiquité, les marabouts apparaissent et disparaissent
à volonté, là où le besoin que l'on a d'eux se fait sentir avec
le plus de ferveur. Nul ne s'étonne de les voir reprendre leur
forme humaine. Bien que, pour l'Islam, le corps, une fois l'âme
exhalée, ne soit plus qu'un écrin vide, les femmes viennent leur
rendre visite à leur tombeau, avec une familiarité et une confiance
presque enfantine qui impliquent la présence du saint dans sa
demeure. Redoutent-elles un accouchement? Elles noueront leur
ceinture au plus près de son tombeau.
Un enfant tombe malade? On vient lui faire toucher la terre bénie,
et il reprend vigueur. Les voyageurs lui confient leur chemin,
les pasteurs la fécondité de leur troupeau. Chaque fidèle laisse
de lui quelque trace : un peu de son vêtement effiloché, une bougie
allumée, une baguette d'encens odorant, des pierres amassées...
S'il est plus riche, il offre des oriflammes, ou des tissus brodés
pour recouvrir le sarcophage, ou des aspersoirs contenant des
eaux parfumées qui serviront à la purification des visiteurs...
La richesse de ces objets de dévotion contraste violemment avec
la nudité de la tombe du simple croyant. Mais le musulman d'Afrique
du Nord a une telle foi dans ses saints qu'il trouve dans ce merveilleux
dont il les entoure l'assurance même de sa propre éternité.