
Le travail le plus utile
que j'aie pu accomplir concerne un petit garçon de neuf
ans que j'ai rencontré lors d'une conférence en
Virginie. Durant ces longues séances, je connaissais fréquemment
des baisses d'énergie et j'avais pris l'habitude de recharger
mes batteries en engageant le dialogue avec le public. J'ai repéré
les parents de Dougy au premier rang. Même si c'était
la première fois que je les voyais, mon intuition me poussa
à interroger ce jeune couple sympathique: " Je rie
saurais vous dire pourquoi je vous demande cela, ai-je dit, mais
c'est plus fort que moi: pourquoi n'avez-vous pas amené
votre enfant? "
Surpris par ma question, ils m'ont expliqué que c'était
le jour de son traitement chimiothérapique à l'hôpital.
Le père profita de la pause suivante pour aller chercher
son fils. Dougy, en dehors des stigmates de son cancer - maigreur,
teint pâle et calvitie -, ressemblait à n'importe
quel petit garçon américain. Il s'est mis à
dessiner avec des crayons de couleur pendant que je poursuivais
ma conférence. Lorsque j'en eus terminé, il est
venu vers moi pour m'offrir son dessin. C'est le plus beau dessin
que l'on m'ait jamais offert.
Comme la plupart des enfants en phase terminale, Dougy était
doté d'une grande sagesse. Du fait de sa souffrance physique,
il était parvenu à une compréhension profonde
de ces capacités spirituelles et intuitives. C'est d'ailleurs
vrai pour tous les enfants mourants et c'est pourquoi je supplie
toujours les parents de ne pas protéger leurs enfants,
de partager franchement et ouvertement leur angoisse et leur chagrin
avec eux. Les enfants savent tout. Et il m'a suffi de jeter un
coup d'oeil sur le dessin de Dougy pour me confirmer dans cette
idée. "Est-ce qu'on leur dit? lui ai-je demandé
en désignant ses parents.
- Ouais, je crois qu'ils sont capables de le comprendre ",
m'a-t-il répondu.
On avait dit aux parents de Dougy que celui-ci n'avait plus que
trois mois à vivre. Il leur était impossible d'accepter
cette nouvelle. Mais, en examinant le dessin, je fus en mesure
de contredire ce diagnostic. Pour moi, le dessin de Dougy indiquait
qu'il vivrait beaucoup plus longtemps que cela, peut-être
trois ans encore. Sa mère, folle de joie, m'a serrée
très fort dans ses bras. Mais je ne pouvais en aucun cas
m'attribuer le mérite de ce diagnostic. "Je n'ai fait
que traduire le message de ce dessin, ai-je dit. C'est votre fils
qui sait toutes ces choses. "
Ce que j'aimais le plus dans mon travail avec les enfants, c'était
leur probité. Ils ne s'embarrassent jamais de faux semblants.
Extrait de "Mémoire de vie mémoires d'éternité"
, JC LATTES - 1998