
Le séminaire se passait dans un
monastère franciscain, à Wappïngers Falls,
à une cinquantaine de kilomètres au nord de New
York. Les présentations prirent toute la première
journée. II fallait, chacun son tour, dire comment on s'appelait,
d'où l'on venait et pourquoi on pensait être là.
Après que les deux premières personnes eurent brièvement
amorcé la pompe (deux jeunes femmes, brunes et vives, d'origine
aisée, mal dans leur peau-disaient-elles -mais sans plus),
je m'étais tassé sur mon siège, prévoyant
de gentiment m'ennuyer pendant des heures, ...
" ..... La métamorphose la
plus extraordinaire fut sans doute celle de la jeune veuve aux
longs cheveux roux. Quand elle sentit que son tour était
venu, Patricia vint s'agenouiller devant Elisabeth. Et commença
une interminable traversée. A la latitude de son coeur,
la vallée des larmes faisait un million de kilomètres
de large. L'homme de sa vie était mort. Il n'avait pas
trente ans. Patricia refusait sa disparition de toute son âme.
Cela lui était littéralement in-com-pré-hen-sible.
Car, disait-elle, " Dieu lui-même " avait visiblement
tout arrangé dès le départ pour que se déroule
entre eux la relation la plus belle et la plus durable du monde.
Son amour ne pouvait pas être mort. Leur vie ne faisait
que commencer! " C'était si bien, répétait
Patricia, c'était si bien ! " Et elle secouait sa
tête -comme une démente.
Elle pleura, pleura, pleura. Sans pouvoir s'arrêter.
Pendant des heures. Son esprit semblait condamné à
devoir errer dans la vallée des larmes jusqu'à la
fin des temps. Elle pleura si longtemps qu'EKR dut demander à
l'une de ses assistantes de raccompagner la jeune veuve dans sa
chambre et de la veiller jusqu'à ce que l'hémorragie
de larmes cesse. Patricia sortit ; le visage tordu de douleur.
Elle donnait véritablement l'impression d'avoir été
poignardée. A tel point qu'elle me fit peur. Je pensai
: " Et si cette fois EKR avait déclenché un
processus irréversible ? Et si elle ne parvenait pas à
la ramener ? Et si elle mourait de chagrin ? "
Patricia pleura toute la nuit dans sa cellule, et toute la matinée
qui suivit. L'après-midi, Marilyn, l'assistante qui la
veillait, crut qu'elle pouvait ramener la jeune veuve dans la
salle commune. Mais le seuil à peine franchi, l'adorable
rouquine s'écroula de nouveau en sanglotant, et il lui
fallut vite rebrousser chemin. " Cette fois, me dis-je avec
un frisson glacé, ils ne la ramèneront pas. "
Je la voyais déjà, irrémédiablement
folle, se vidant de toute sa substance par les larmes.
Et pourtant. Le dernier soir, lorsque tout le monde se rassembla
pour le rituel final, Patricia apparut soudain le visage paisible.
A la stupeur générale, elle demanda d'une voix calme
la parole, et se mit à lire, sans pleurer, la dernière
lettre que son mari lui avait envoyée, juste avant de mourir.
Cette lettre était sublime. Je regrette infiniment d'avoir
dû ensuite jurer à la jeune veuve de ne jamais la
publier. Car vous auriez alors compris, comme nous tous ce soir-là,
que Patricia ne faisait pas de cinéma. Et que l'amour qu'elle
venait de perdre était tellement grand, tellement sensuel
et dans le même temps d'une spiritualité si élevée
qu'il y aurait eu de quoi, en effet, mourir sur place de chagrin.
Il faudrait un livre entier pour raconter
toutes les métamorphoses que je vis ainsi s'opérer
dans la mystérieuse vallée des larmes, sous le regard
silencieux d'Elisabeth, au couvent franciscain de Wappingers Falls,
up-state New York.
Patrice Van Eersel - La Source noire- Edition Grasset &
Fasquelle- 1986
Un livre IN-DIS-PEN-SA-BLE