
Je me suis rendue en voiture
jusqu'à un champ verdoyant , à l'orée d'un
bois. Là, j'ai découvert un point d'observation
idéal en face d'une petite butte et je me suis assise.
Ce tableau bucolique me rappelait la cache secrète de mon
enfance, derrière notre maison à Meilen. II ne restait
plus que trois photos dans l'appareil.
Trois photos : pour mon premier essai, j'ai visé la hauteur
qui se trouvait en face de moi, avec la forêt en arrière
plan. Avant de prendre le deuxième cliché, j'ai
demandé quelque chose à haute voix, comme un défi
: " Si j'ai vraiment un guide et s'il peut m'entendre, eh
bien qu'il apparaisse dans le prochain cliché. Puis, j'ai
pris la photo. Le dernier cliché fut raté.
De retour à l'hôtel, j'ai rangé l'appareil
photo, puis je n'ai plus pensé à cette expérience.
Mais, environ un mois plus tard, la mémoire m'est subitement
revenue. J'avais pris l'avion de New York à Chicago en
portant un énorme sac rempli de bonnes choses pour mon
" brooklynien " de mari - une douzaine de hot-dogs casher
de chez Kuhn's, plusieurs livres de salami casher et du cheese-cake
à la new-yorkaise. A l'atterrissage, tout l'avion sentait
comme dans une épicerie. Je suis rentrée à
la maison comme un bolide pour faire la surprise à Manny
qui ne m'attendait pas avant la fin de la soirée. Alors
que je préparais le dîner, il a téléphoné
pour parler à l'un des enfants. Au lieu de paraître
heureux en découvrant le son de ma voix au bout du fil,
il m'a répliqué sèchement: " Alors,
il n'y a rien à faire. Tu as recommencé.
- Recommencé quoi?" lui ai-je demandé. Je n'avais
aucune idée de ce à quoi il faisait allusion. "
L'appareil photo ", précisa-t-il d'un ton sec. Je
ne voyais pas de quel appareil photo il s'agissait. D'un ton contrarié,
il m'expliqua qu'il s'agissait de l'appareil de grand prix qu'il
avait emprunté et qu'il m'avait confié en Virginie.
" Tu t'en es sûrement servie, dit-il. J'ai fait développer
la pellicule et il y a un cliché surimprimé à
la fin. Cette saloperie de pellicule a dû être abîmée.
" Soudain, je me suis souvenue de mon expérience.
Ne tenant aucun compte des critiques de Manny, je l'ai supplié
de rentrer le plus vite possible à la maison. Dès
qu'il a franchi le pas de la porte, je lui ai réclamé
les photos comme un enfant impatient.
Si je n'avais pas pris moi-même ces clichés, je
n'aurais jamais cru à ce qu'il y avait dessus. La première
photo représentait la prairie et les bois. La seconde représentait
exactement la même scène, mais, en surimpression,
on voyait au premier plan un grand Indien, musclé, d'apparence
stoïque, les bras croisés sur la poitrine. Au moment
où j'avais pris la photo, il avait son regard fixé
sur l'objectif. L'expression de son visage était très
sévère. Il n'avait vraiment pas l'air de plaisanter.
J'étais en extase. Ce cliché me donnait le vertige.
Je n'arrivais pas à détacher mes yeux de ces clichés
tellement j'étais émerveillée. " Alors,
c'était vrai ", ai-je dit doucement. J'étais
bien décidée à conserver ces photos comme
un trésor durant toute ma vie. Elles constituaient des
preuves tangibles. Malheureusement, elles furent détruites,
avec toutes mes autres photos, avec mes journaux, mes notes et
mes livres, dans l'incendie qui détruisit ma maison en
1994.
Manny, sur le point de me réprimander à nouveau,
m'a demandé ce que j'avais murmuré. Oh, rien. "
C'est triste à dire, mais je ne pouvais pas partager mon
enthousiasme avec mon mari, car il n'aurait pas toléré
une telle perte de temps. Déjà qu'il lui était
difficile d'accepter mes recherches sur la vie après la
mort, alors les fées...
Extrait de "Mémoire de vie mémoires d'éternité"
, JC LATTES - 1998