
Premières
retrouvailles : Maria Sabina et ses "enfants sacrés"
C'est au cours des promenades de leur lune de miel que les époux
Wasson mesurèrent soudain combien les divisait la vision...
de simples champignons ! Elle en trouvait partout, il n'en voyait
aucun. Pour Valentina, d'origine russe, ils étaient un don
de Dieu, dignes de figurer dans tout repas de fête. En bon
anglo-saxon, son mari les considèrait plutôt comme
de petites choses sales, vénéneuses et sentant le
pourri. L'idée d'en manger ne lui serait jamais venue. Intrigués
par cette différence, ils décidèrent d'étudier
leur place dans l'histoire des civilisations, et fondèrent
peu après une nouvelle discipline, l'ethno-mycologie, qui
les conduisit à s'intéresser aux utilisations chamaniques
des champignons hallucinogènes.
En 1956, ils
rencontrèrent au Mexique Maria Sabina, guérisseuse
mazatèque d'une soixantaine d'années. Pour les Mazatèques,
les champignons étaient sacrés, et leur culte représentait
le seul vestige de leur culture anéantie. Ils les appellaient
petits qui poussent, petits saints, enfants sacrés, et Sages
ceux qui s'en servaient pour soigner. Pourtant, si Maria Sabina
avait commencé à en manger dès l'âge
de six ans, c'était parce qu'ils coupaient sa faim et la
rendaient joyeuse. Mariée à quatorze ans, veuve à
vingt, elle devint Sage un peu par hasard, lorsque sa soeur la supplia
d'essayer de la guérir.
Au cours de
la séance, Maria eut sa première vision : Des "Etres
Principaux", dont parlaient ses ancêtres, lui apparurent,
semblables à des humains mais "inspirant le respect". Ils
lui présentaient un grand livre, le Livre de la Sagesse,
et bien qu'analphabète elle le lut à haute voix. "La
Sagesse est le Langage. Le Langage est dans le livre. Le Livre,
ce sont les Etres Principaux qui l'accordent. Les Principaux apparaissent
grâce au grand pouvoir des enfants sacrés."
Elle rencontra
ensuite le Seigneur des Montagnes, envoûteur des esprits,
guérisseur suprême et sans visage, monté sur
son cheval blanc. Puis un objet lumineux frappa le sol dans un bruit
de tonnerre, se transforma en un être végétal
au corps de fleurs de couleurs variées, aux membres comme
des branches, tout couvert de rosée. Maria transpirait une
sueur froide, pleurait des larmes qui lui semblaient solides. Au
matin elle s'endormit, "bercée dans un rêve, comme
si mon corps était doucement balancé dans un hamac
géant suspendu au ciel et qui oscillait d'une montagne à
l'autre". Ces visions la consacraient chamane.
Peu à peu, elle devint Sage reconnue, même le médecin
lui envoyait des patients, à qui elle demandait toujours
"quel a été ton rêve ?" avant d'établir
son diagnostic et de partager avec eux les champignons guérisseurs.
Le maire l'invitait à trouver dans ses visions les solutions
aux conflits du village, et lui présenta un jour les Wasson
qu'elle initia aux champignons sacrés. Rencontre hallucinée
entre le nouveau monde et l'antique connaissance, sur le terrain
du magique onirisme !
Si les visions
des Wasson ne comportaient pas d'êtres mythiques, remplacés
par des motifs géométriques ou de majestueux paysages,
elles procuraient le même effet, "lourdes de sens, (...) supérieures
en tous points à tout ce qui passe pour être la réalité
du monde. (...) Nous nous sentions en présence des "Idées"
auxquelles faisait référence Platon. (...) En équilibre
dans l'espace, j'étais un oeil séparé de son
être, invisible, incorporel, qui voyait sans être vu,"
écrivit Wasson dans ses articles qui, avec les enregistrements
des chants de Maria Sabina, la rendirent célèbre et
suscitèrent l'intérêt des scientifiques.
Les missions
de recherche se succédèrent alors dans la sierra mazatèque,
aboutissant à l'isolation du principe actif des champignons,
la psylocibine. Sur leurs traces, les hippies affluèrent.
Maria ne comprenait pas que l'on puisse rechercher les visions du
rêve hallucinogène quand on est bien portant, mais
puisqu'ils "cherchaient Dieu" elle était prête à
aider. Le succès lui tournait un peu la tête, comment
ne pas en profiter pour sortir de la misère qu'elle avait
connue toute sa vie ? Elle sentait pourtant que cet engouement achevait
la déculturation de son peuple. "Ils prennent des enfants
sacrés n'importe quand et n'importe où. Ils ne le
font pas la nuit ni suivant les indications des Sages. Les enfants
sacrés ont perdu leur pureté, leur force, on les a
gâchés. Désormais ils ne feront plus d'effet.
On n'y peut rien" disait-elle peu avant sa mort. Et plus tard, c'est
un autre vieux Sage qui dressa le bilan : "Le champignon sacré
ne nous appartient plus. Son Langage sacré a été
profané, il est devenu indéchiffrable pour nous. Maintenant
les champignons parlent anglais !"
Du rêve de la chamane ne restait que son chant :
Je suis femme qui regarde au dedans,
dit l'enfant sacré
Je suis femme de lumière, il dit
Je suis femme qui tonne, il dit
Je suis femme savante en médecine, il dit
Je suis femme savante en Langage, il dit
Je suis femme grande étoile, il dit
Je suis la femme qui sait nager dans le sacré
(Sylvain Michelet, Le Grand
livre des rêves, aux éd. Albin Michel, sept.
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