La bhakti.
II se peut qu'à l'origine le tantrisme soit dérivé de la bhakti,
la dévotion individuelle fervente pour un dieu personnel capable
d'assurer le salut de son adorateur.
Si la bhakti s'adresse principalement à Shiva et plus encore à Vishnou
et à ses avatars, Rama et Krishna, dans ce dernier cas, elle associe
étroitement Krishna, dieu rustique, et Râdhâ, sa compagne, l'une
des goyi, « bouvières », avec lesquelles Krishna se livre à des
jeux érotiques, transgressant la morale habituelle. Si les «orthodoxes»
interprètent ces amours comme une image de la tendresse mystique
des dévots pour le dieu, les tantriques vénèrent en Râdhâ la toute-puissance
du désir. Bhaktisme et tantrisme ont eu une influence l'un sur l'autre;
nombre de pratiques cultuelles et d'hymnes de louanges aux divinités
leur sont en effet communs. Ils ne s'en distinguent pas moins par
le fait que le tantrisme privilégie l'aspect féminin de l'Absolu,
sa shakti, l'énergie secrètement à l'œuvre dans l'homme comme dans
l'Univers, née de l'union éternelle du couple divin, le Purusha
l'«Esprit», et la Prakriti, la «Nature», lequel seul l'élément féminin
joue un role actif.
Il en va de même chez l'homme réduit à subir les conséquences du
karma, donc la transmigration, Jusqu'à ce que s'éveille la shakti,
qui seule peut lui procurer la délivrance. Elle est représentée
par la kundalinî sous la forme d'un serpent lové à la base de la
colonne vertébrale.
Si l'on a pu voir dans le culte de la Déesse la résurgence d'un
très ancien passé, le tantrisme apparaît surtout comme une réaction
contre l'idéal ascétique, propre aux renonçants (sannyàsin), qui
avait progressivement gagné les différentes couches de la société,
mais qui semblait incompatible avec la vie dans le siècle. Le tantrisme
constituait un véritable renversement des valeurs. Au lieu de chercher
à déraciner le désir, il utilise sa prodigieuse énergie, toutes
les énergies, quelles quelles soient, qui animent l'être humain,
de façon positive, «prenant les hommes comme ce qu'ils sont pour
les amener à leur accomplissement». Un tel courant de subversion
ne pouvait que rencontrer de fortes résistances de la part de l'orthodoxie
brahmanique. Aussi le tantrisme ne s'est-il vraiment réalisé que
dans des sectes particulières, toujours marginales, mais intransigeantes
et intolérantes les unes pour les autres. Ces écoles tantriques
sont d'ailleurs fermées, et l'on ne peut y pénétrer sans être préalablement
initié.