Les Anciens pensaient qu'existaient, à côté de la voie royale
de l'intelligence, des chemins plus secrets. La prédiction très
étrange pratique, à mi-chemin entre la prophétie et la magie,
qu'on appelle théurgie.
Fondée sous Marc Aurèle par un certain Julien, qui se disait
fils d'un « philosophe chaldéen, elle trouve sa source dans un
recueil de textes, les Oracles chaldéens, que Julien préendait
tenir de son père. Ces textes dont « le ton bizarre et ampoulé,
la pensée obscure et les incohérences font songer aux déclarations
faites par les spirites modernes en état de transe », seraient,
selon les historiens, la transcription en vers des propos d'un
médium visionnaire. Julien et son père donnèrent naissance à des
légendes où ils apparaissaient comme de véritables sorciers, «
faiseurs de miracles, faiseurs de pluie », commandant aux éléments,
jetant des sorts, faisant apparaître les dieux et détachant les
âmes des corps. On retrouve là un écho des traditions chamaniques
d'Asie centrale.
Dans le domaine de l'art divinatoire, la théurgie connut un grand
succès et le philosophe Proclus la définit comme « une puissance
plus haute que toute sagesse humaine, qui embrasse les bienfaits
de la divination, les vertus lénifiantes de l'initiation et, en
un mot, toutes les opérations de la possession divine ». On se
réunit alors en cercles médiumniques privés, pour des séances
au cours desquelles un médium est possédé par un dieu ou un être
défunt. Un rituel de purification, comme dans le cas des oracles
officiels, précède la séance : opérateur et médium sont purifiés
par l'eau et par le feu, ils portent des vêtements spéciaux et
des guirlandes qui rappellent le laurier delphique. Deux types
de transes sont décrites par les témoins : avec ou sans perte
de conscience totale. Insensibilité au feu, changement de voix,
agitation spasmodique pouvant conduire à la convulsion, tous ces
symptômes font songer à la pythie ou au délire des médiums d'aujourd'hui.
Par la bouche du médium, les dieux révèlent le passé et l'avenir.
Cependant, trait caractéristique de la théurgie, si l'on en croit
les témoignages, ils manifestaient physiquement leur présence.
En effet, au cours de la transe extatique, le corps du médium
s'allonge ou se gonfle, s'élève dans les airs, des apparitions
flamoyantes y entrent ou en sortent, des visions lumineuses scintillent
dans l'obscurité. Un autre moyen utilisé par les adeptes de la
théurgie pour communiquer avec les dieux fut celui des images
oraculaires. Dans des statuettes magiques, on enferme l'esprit
divin sous la forme d'éléments naturels qui lui sont attribués
(plantes, pierres précieuses, parfums) ou, plus curieusement,
en prononçant des noms transmis secrètement et qui désignent cet
esprit. Loin des grandes consultations publiques de Delphes et
des grandes cérémonies d'expiation à Rome, on découvre là une
tradition plus secrète de divination ésotérique qui, avec le développement
du christianisme, passa dans le domaine des alchimistes et des
sorciers et tomba sous le coup d'accusations de pratiques démoniaques.