Un nombre croissant de chercheurs américains traquent dans
le cerveau les manifestations de la religion et du sacré.
Des travaux auxquels on a du mal à accorder foi.
Disons-le d'entrée de jeu : dieu ne se cache pas dans le
cerveau sous la forme d'une structure corticale ou sous-corticale.
Pourtant, depuis quelques années, un nombre toujours plus
importants de scientifiques américains adhèrent à
une toute nouvelle " discipline " qu'ils ont même
baptisée " neurothéologie " : l'étude
des mécanismes cérébraux des phénomènes
de croyance religieuse. Pour eux, le cerveau serait structurellement
apte à produire, mieux, à capter l'essence du "
Numineux ", d'un monde spirituel peuplé d'ancêtres
ou d'anges Si tel était le cas, que faire des athées,
agnostiques, sceptiques et autres rationalistes ? L'histoire fourmille
d'individus parfaitement hermétiques à toute réalité
de l'au-delà (1).
Sont-ils anormaux ? La réponse est non, bien sûr.
Toutefois, une bonne moitié de l'humanité se réfère
à dieu, développe certaines superstitions, pratiques
divers rituels au nom de croyances plus ou moins dogmatiques. Et
on ne compte plus les " illuminés ", les prophètes
et tous les mystiques ayant vécu (ou
prétendu vivre) quelque expérience " surnaturelle
" de saint Paul à sainte Thérèse, de Mahomet
à Dostoïevski. Ni les travaux scientifiques et médicaux
qui leur ont été consacrés depuis William James
(2).
L'un des derniers en date fait les gros titres de la presse américaine.
Il concentre en 160 pages toute l'ambiguïté d'une approche
strictement biologique de la question religieuse. Andrew Newberg
et feu son collègue psychiatre Eugen d'Aquili, de l'université
de Pennsylvanie, y résument la teneur de leurs
expériences réalisées sur des moines chrétiens
et des yogis entraînés durant ces moments forts de
la vie religieuse que sont les transes mystiques. Ou les extases.
A l'aide de techniques modernes d'imagerie médicale, ils
ont observé une forte diminution de l'activité d'une
région située dans la partie supérieure du
lobe pariétal, " l'aire des associations d'orientation
". Si ce phénomène intervient dans l'hémisphère
gauche, lors d'une méditation poussée par exemple,
il serait la manifestation d'une impression particulière
où le corps perdrait toute frontière avec l'environnement,
où il n'y aurait plus de différence ressentie entre
le
soi et le non-soi. Du côté droit, ce serait la sensation
de l'espace infini. Notons que l'étude ne porte que sur des
" spécialistes " de la pratique religieuse D'autres
études, consacrées à une population moins spécifique,
ont tenté de découvrir ce qui distinguait réellement
le cerveau d'un individu " religieux " de celui d'un athée.
Tâche ardue frôlant la gageure ! En 1997, Jeffrey Saver
et John Rabin, neuropsychiatres à l'université de
Californie, à Los Angeles, ont tenté de faire le point
sur la question. Conclusion : il n'existe aucune structure propre
au discours religieux dans l'hémisphère gauche, à
sa teneur prosodique ou émotionnelle dans l'hémisphère
droit, ou aux discussions scolastiques et talmudiques dans le lobe
frontal. " le substrat neural de la prépondérance
d'une pensée ou d'un affect religieux est donc l'ensemble
du cerveau ", écrivent-ils.
Tout juste peut-on étudier les cas pathologiques comme les
épileptiques et les schizophrènes. En crise d'épilepsie
Bien avant Hippocrate, le " haut mal " était déjà
considéré comme une intrusion du sacré dans
l'esprit d'une personne. Une sorte de possession soudaine, bénéfique
aux yeux des Grecs anciens, maléfique à ceux des chrétiens
médiévaux. En outre, certains épileptiques
célèbres ne
font pas mystère de la teinte mystique de leurs crises. "
Qu'importe qu'il s'agisse d'un état de tension anormale,
puisque le résultat [...] apparaît comme le plus haut
point d'harmonie et de beauté, qu'il procure un sentiment
inouï, insoupçonné jusqu'alors, de plénitude,
de mesure, d'apaisement et de fusion par la prière avec la
plus haute synthèse de la vie ? ", s'exclame l'"
Idiot " sous la plume d'un Dostoïevski qui sait de quoi
il parle. Seulement, les épileptiques n'éprouvent
pas tous, loin de là, ce que décrit le romancier russe.
Dans la plupart des cas, la teinte religieuse d'une crise dépend
du contexte culturel du malade. Un patient issu d'un milieu religieux
aura plutôt tendance à attribuer une explication surnaturelle
à ce qu'il ressent durant ses crises et juste avant qu'elles
ne se déclenchent, pendant la période dite d'aura.
Une catégorie particulière d'épileptiques a
cependant attiré l'attention des chercheurs, ceux qui souffrent
de crises partielles et complexes. La synchronisation nerveuse se
déclenche plus ou moins fréquemment dans certaines
zones limitées du cerveau, notamment les lobes temporaux
et la région limbique sous-jacente : amygdale, hippocampe
et gyrus cingulaire. Selon les (rares) études, de 23 à
83 % des personnes subissant ce type de crise éprouvent une
aura de type " psychique ".
Elles peuvent avoir l'impression que le monde est irréel
(déréalisation), qu'elles-mêmes sont inexistantes
(dépersonnalisation), voir leur double ou se voir de l'extérieur
(autoscopie), ressentir une extase, bref, autant de phénomènes
psychologiques habituellement associés à certains
comportements religieux comme la conversion. Mais de là à
dire que saint Paul a eu une crise d'épilepsie partielle
du lobe temporal gauche sur le chemin de Damas, il y a un pas
Car même si certains épileptiques font preuve d'hyper
religiosité, la grande majorité des malades n'associent
pas leurs auras à des expériences inspirées.
" La religiosité ne serait pas le trait universel d'une
certaine catégorie (interictal personality) d'épileptiques
du lobe temporal gauche, mais elle émergerait au sein d'un
sous-groupe souffrant de crises très fréquentes ",
présument Saver et Rabin.
Certaines psychoses comme la schizophrénie, les NDE ("
expériences de mort approchée "), l'usage de
stupéfiants, les privations de nourriture ou de stimuli sensoriels
des anachorètes et des chamans peuvent provoquer des comportements
mystiques. Tout juste peut-on suggérer que la région
impliquée est le système temporo-limbique. Penfield
et d'autres grands neurochirurgiens ont stimulé cette région
à l'aide d'électrodes en demandant à leurs
patients ce qu'ils éprouvaient. En général,
diverses formes d'illumination. A chaque fois, en fait, le phénomène
décrit relève d'une altération des états
de conscience, d'une modification de la relation au monde et à
soi. Et dieu dans tout ça ? On serait tenté d'écrire
qu'il n'y est pour rien. Qu'il n'est qu'une façon de "rationaliser
" l'ineffable. Rappelons que le lobe temporal gauche et les
régions adjacentes sont impliquées dans la parole
et qu'il est pour ainsi dire impossible de penser sans mots. les
véritables causes de la croyance sont ailleurs.
En 1976, un psychologue américain - Julian Jaynes - émettait
une remarquable hypothèse : la théorie du cerveau
bicaméral. Selon lui, l'humanité avant l'âge
du fer (1200 av. J.-C.) vivait en contact étroit avec les
dieux. le monde surnaturel côtoyait le nôtre car l'hémisphère
droit, siège de la pensée symbolique, de " l'imaginaire
", n'était pas encore sous la domination du gauche,
le rationnel, le verbal. Puis, sans que l'on sache bien pourquoi,
ce dernier a fini par prendre le dessus : ce fut l'émergence
de la conscience. Théorie désuète ? Certes,
mais elle tombe à propos. La neurothéologie, quelle
soit motivée par une idéologie sceptique ou une ambition
religieuse, ne peut ignorer que la religion, dieu, les esprits sont
des notions plus culturelles, sociales ou psychologiques, que simplement
naturelles.
(1) Histoire de l'athéisme, Georges Minois,
Fayard, Paris 1998.
(2) The Varieties of Religious Experience, 1902, réédition
Harvard University Press, 1985.
P. J.-B.