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L'expérience de Robert
Un sacré paquet de neurones

 

 

 

 

 


L'expérience

Dans une petite pièce du laboratoire d'un grand hôpital universitaire, un jeune homme, Robert, allume des cierges et un bâton d'encens au jasmin. Il s'assied sur le sol et plie avec aisance ses jambes dans la posture du lotus. Bouddhiste dévot et pratiquant accompli de la méditation tibétaine, Robert est sur le point d'entamer un voyage intérieur au moyen de la méditation. Comme toujours, son but est de calmer le bavardage ininterrompu du mental conscient et de se perdre dans la réalité simple et profonde de son for intérieur. Ce voyage, il l'a déjà fait des milliers de fois. Mais cette fois-ci, pendant qu'il dérive dans cette réalité spirituelle interne - pendant que le monde matériel qui l'entoure recule comme un rêve qui s'efface - une ficelle de coton très ordinaire le maintient relié au monde concret d'ici et maintenant.
Une extrémité de cette ficelle est posée sans tension á côté de Robert. Le reste passe sous la porte fermée du laboratoire derrière laquelle mon vieil ami et collègue le docteur Eugene D'Aquili et moi-même sommes assis. L'autre bout de la ficelle est noué á mon doigt. Gene et moi attendons que Robert tire sur la ficelle. Cela nous signalera que sa méditation est sur le point d'atteindre son apogée de transcendance. Et c'est cet instant d'apogée de l'intensité spirituelle qui nous intéresse.
Pendant des années, Gene et moi-même avons étudié le rapport qui existe entre l'expérience religieuse et le fonctionnement du cerveau. Nous espérons que l'enregistrement de l'activité cérébrale de Robert aux moments les plus intenses et mystiques de sa méditation, nous permettra de jeter quelque éclairage sur le lien mystérieux existant entre la conscience humaine et le désir durable et spécifiquement humain de se relier á quelque chose de plus grand que soi-même.
Au cours de conversations antérieures, Robert avait pris beaucoup de peine á nous décrire ce qu'il ressentait pendant que sa méditation avançait vers son apogée spirituelle. D'abord, nous a-t-il dit, son esprit conscient se calme, laissant émerger une part de lui-même plus profonde et plus simple. Robert croit que ce soi intérieur est ce qu'il y a de plus vrai de sa personne, ce qui ne change jamais. Pour Robert, ce soi interne n'est pas une métaphore ni une attitude. Il est tel quel, constant et réel. C'est ce qui reste quand sont eradiqués les soucis, les peurs, les désirs et toutes les autres préoccupations de l'esprit conscient. Il considère ce soi interne comme l'essence même de son être. Si on le poussait un peu, il pourrait même l'appeler son âme. Quel que soit le nom donné par Robert á cette conscience, il affirme que lorsqu'elle émerge au cours des moments de méditation oú il est le plus complètement absorbé dans sa contemplation intérieure, il comprend soudain que son soi interne n'est pas une entité isolée, mais qu'il est inextricablement lié á toute la création. Pourtant, quand il s'essaie á verbaliser cette vision éminemment personnelle, il retombe dans les clichés habituels qui ont servi pendant des siècles pour exprimer la nature insaisissable de l'expérience spirituelle. " Il y a un sentiment d'éternité et d'infini, dit-il.

Je ressens comme si je faisais partie de tout le monde et de toutes les choses qui existent. "
Évidemment, ces phrases ne sont d'aucune utilité pour un esprit scientifique traditionnel. La science traite de ce qui peut se peser, se compter, se calculer et se mesurer - toute affirmation qui ne peut être vérifiée par une observation objective ne peut tout simplement pas être qualifiée de scientifique. Bien que des scientifiques au plan individuel puissent être intrigués á titre personnel par l'expérience de Robert, en tant que professionnels ils rejetteraient ses commentaires en les qualifiant de trop personnels et trop spéculatifs pour pouvoir avoir une signification concrète quelconque dans le monde physique.

En revanche, des années de recherches nous ont amenés, Gêne et moi, á croire que les expériences du type de celle de Robert sont réelles et qu'elles peuvent être mesurées et vérifiées par des méthodes scientifiques concrètes. C'est exactement ce qui m'a conduit á me blottir á côté de Gêne dans cette salle d'examen minuscule, en tenant un fil de cerf-volant entre mes doigts : j'attends l'arrivée du moment de transcendance mystique de Robert parce que j'ai l'intention d'en prendre la photo.
Nous attendons une heure pendant que Robert médite. Puis je sens une légère traction sur le fil. C'est le signal pour moi d'injecter un produit très légèrement radioactif dans un long tube intraveineux qui passe aussi dans la pièce de Robert et dans une veine de son bras gauche. Nous attendons encore un peu, laissant á Robert le temps de terminer sa méditation, puis nous le conduisons vite dans une salle du département de Médecine nucléaire oú l'attend une grosse caméra de TEMP du dernier cri. En quelques instants, Robert est allongé sur une table métallique et les trois grosses têtes de crystal de la caméra tournent autour de son crâne avec un ronronnement robotique précis.
La caméra de TEMP (cet acronyme signifie tomographie á émission monophotonique, en anglais : SPECT, Single Photon Emission Computed Tomography) est un appareil d'imagerie de haute technologie qui détecte les émissions radioactives. La caméra de TEMP balaie l'intérieur de la tête de Robert en détectant au passage la position du traceur radioactif que nous avons injecté á ce dernier quand il a tiré sur le fil.
Du fait que le traceur est emporté par la circulation sanguine et qu'il se fixe presque aussitôt dans les cellules du cerveau et y reste pendant des heures, les scanographies par TEMP de la tête de Robert nous donneront un arrêt sur image précis des caractéristiques des flux sanguins dans le cerveau de Robert dans les instants qui suivirent l'injection du traceur - au point culminant de sa méditation.
Une augmentation du flux sanguin dans une partie donnée du cerveau correspond á une activité accrue dans cette zone particulière, et vice versa. Étant donné que nous avons une bonne idée des fonctions spécifiques qui sont exécutées par les diverses aires du cerveau, nous espérons que les images de TEMP nous en diront beaucoup sur ce que faisait le cerveau de Robert au moment de l'apogée de sa méditation.
Nous ne sommes pas déçus. Les scanographies finales font apparaître une activité inhabituelle dans une petite protubérance de matière grise, nichée au sommet de la zone arrière du cerveau.

 

Un sacré paquet de neurones

Le nom correct de ce paquet de neurones très spécialisés est cortex pariétal supérieur arrière, mais pour les besoins de ce livre, Gene et moi l'avons rebaptisé aire associative pour l'orientation, ou AAO [en anglais : Orientation Association Area, OAA]. La fonction principale de l'AAO est d'orienter l'individu dans l'espace physique - l'AAO reste sans cesse au courant de la verticalité dans laquelle nous nous trouvons, elle nous aide á évaluer les angles et les distances, et elle nous permet de circuler en toute sécurité dans le dangereux paysage physique qui nous entoure. Pour accomplir cette fonction de première importance, elle doit d'abord générer une cognition claire et cohérente des limites physiques du soi. En termes simples, elle doit tracer une démarcation précise entre l'individu et toutes les autres choses, pour faire le tri de ce qui est soi de tout ce qui n'est pas soi et dont le nombre infini qui constitue le reste de l'univers.

 

 

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